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L’édition aujourd’hui.
Actu SF, Malpertuis, Griffe d’encre, Rivière Blanche, Argemmios.
Voici un compte-rendu d’une conférence intéressante pour les jeunes auteurs, mais aussi pour les amateurs des littérature de l’imaginaire désireux de savoir ce qui se passe dans le monde de l’édition. Il est intéressant de connaître ces petites initiatives, remarquables pour la plupart, qui permettent à la littérature de se diversifier et aux lecteurs d’avoir accès à autre chose qu’à des best-sellers (et même si, il faut le répéter, ces derniers peuvent être très bon, il n’empêche qu’ils ne représentent qu’une petite partie de ce ce qui se fait aujourd’hui.)
A travers quatre maisons d’éditions, toutes relativement jeunes, vous découvrirez l’état du marché aujourd’hui, des initiatives passionnantes, et l’histoire de ces projets qu’il faut soutenir avec rien de moins que beaucoup de passion pour les garder à flot.
Commençons par Actu SF, les éditions menées par Jérôme Vincent. Au début, il s’agissait du site Internet que certains d’entre vous connaissent certainement. Tout est parti de concours de nouvelles organisés par le site, qui ont donné lieu à des anthologies. Cela noue des relations avec les auteurs, avec lesquels naissent ensuite des projets… De fil en aiguille, cette effervescence commence à dépasser l’équipe d’Actu SF. Il est donc temps de le structurer en maison d’éditions, selon la même démarche que les éditions Griffe d’encre.
Nathalie Dau, quant à elle, est d’abord auteure et anthologiste. Comment donc sont nées les éditions Argemmios ? Eh bien, tout est parti des anthologies parues chez Nestiveqnen, chez qui elle avait édité des anthologies autour des mythes celtiques. Nathalie avait envie de continuer sur cette voie, d’où la création des éditions Argemmios.
Philippe Ward, lui, a fondé les éditions Rivière Blanche afin de rééditer les vieux textes de SF publiés chez Fleuve Noir , mais aussi des manuscrits jamais publiés, et de nouveaux auteurs. Bien qu’il faille être fou pour être éditeur de nos jours, selon ses dires.
Christophe Thill est le co-fondateur des éditions Malpertuis, spécialisées dans la littérature fantastique. Chez eux, deux collections phares mènent la barque : la collection Absinthes, éthers, opiums, et la collection Brouillards. La première nous fait découvrir le fantastique tel qu’il est né au dix-neuvième siècle, avec ses étrangetés baroques, son parfum d’ancien, ses lampes à pétrole et son répertoire d’esprits, de fantômes et de magnétiseurs. D’anciens textes inédits ont été traduits, et des pastiches de ce genre si particulier apparaissent également dans cette collection unique. La deuxième, Brouillards, propose des textes plus modernes, qui se rapprochent de la fantasy urbaine. Il s’agit de parler des légendes de notre temps, en gardant cette ambiguïté et ce bizarre tellement propres à la littérature fantastique.
Les petites maisons d’éditions ont des petits moyens, et donc des petites équipes. Comment fonctionnent-elles ?
Magali Duez, des éditions Griffe d’encre, nous confie qu’ils ne sont que trois. Pour avancer et pour survivre, ils emploient pas mal de stagiaires. Philippe Ward compare son entreprise à un artisanat. Tout se fait au cas par cas. C’est un métier qu’il fait le soir, une petite entreprise. En ce qui concerne Nathalie Dau, elle a été aidée par des bénévoles et des passionnés. Ainsi soutenue, elle a pu mettre en place un comité de lecture, faute de quoi, elle aurait été incapable de prendre en charge la lecture de tous les manuscrits. C’est le problème de Jérôme Vincent qui pour sa part ne peut pas compter sur un comité de lecture… Avis aux intéressés, c’est pour cela qu’il est très en retard sur ses emails !
Les éditions Malpertuis, de leur côté, sont une structure associative, ce qui apporte comme vous pouvez l’imaginer son lot d’avantages et d’inconvénients. Comme une association est à but non lucratif, certaines contraintes de gestion n’existent pas. La contrepartie, c’est que les deux fondateurs des éditions, Christophe Thill et Thomas Bauduret, ont dû apprendre à tout gérer : le graphisme, les maquettes, la comptabilité, la relecture, l’impression, la communication… Heureusement, d’après Christophe, il y a un vrai réseau d’entraide entre petits éditeurs. Le problème, c’est que dans une structure aussi petite, chaque poste est polyvalent, et il faut savoir tout faire.
Donc, avec des structures si petites, on imagine que l’on doit rencontrer certains problèmes de diffusion et de distribution. Qu’en est-il ?
Le bilan, pour les éditions Argemmios, c’est que s’ils réalisent des ventes directes, ça fonctionne à peu près, mais en passant par le distributeur, ils vendent à perte. Notons que le diffuseur, c’est celui qui prend contact avec les librairies en présentant les ouvrages et en négociant les quantités qu’il va leur vendre ; tandis que le distributeur assume les aspects logistiques de la distributions, et s’assure que le libraire paie sa facture. Il faut cependant préciser qu’il s’agit souvent de la même personne. Pour continuer dans les chiffres, Actu SF touche 35 à 40 %, mais à ce niveau, ils n’ont encore payé ni l’équipe éditoriale, ni les auteurs. La marge brute s’élève aux alentours de 10%.
Les éditions Rivière Blanche bénéficient d’un régime particulier. Sans diffuseur ni distributeur, ils impriment à la demande. Ainsi, Philippe Ward peut parfaitement ne commander qu’un seul exemplaire à son imprimeur. Il n’a donc pas de stock et gère les commandes au jour le jour. Par Internet avec les particuliers, et il démarche lui-même les libraires. À la première impression, il prévoit de 20 à 80 exemplaires, notamment pour la diffusion auprès des services presse. Le livre est malheureusement plus cher avec ce système d’impression, mais la petite entreprise de Philippe Ward fonctionne, et ce depuis 6 ans. Le plus dur, pour les petites maisons d’éditions, c’est de se faire connaître. Mais Philippe affiche trente ans d’ancienneté dans le monde de l’imaginaire, et ça fait pas mal de contacts… Faute d’un véritable service commercial, c’est le bouche à oreille qui fonctionne.
L’état des lieux étant fait, on peut se demander si ces petites structures ont des ambitions, et comptent devenir plus importantes.
« Oui, répond Jérôme Vincent, Gallimard tremble. » Plus sérieusement, Actu SF vient de lancer une nouvelle collection, Perles d’épices, éditant des nouvelles et des novellas du domaine international.
Quant à Griffe d’encre, leur ambition est plutôt de « grandir que grossir ». Il faut améliorer la communication, rencontrer son public, mettre à profit l’expérience des années passées, et les éditions nous réservent apparemment une multitude de projets alléchants sur lesquels Magali Duez préfère rester discrète pour l’instant… Affaire à suivre !
Pour les éditions Malpertuis, qui continuent leur petit bonhomme de chemin depuis deux ans, il s’agira de traduire de vieux textes inédits (avis aux intéressés : ces messieurs ne traduisent que l’anglais et s’intéressent au fantastique allemand, italien, scandinave… Proposez-leur des traductions si vous êtes en mesure de le faire, à mon avis, ils seront intéressés !). Ils aimeraient sortir de leur petit milieu d’initiés, en améliorant la stratégie de communication, mais aussi en se tournant vers la presse régionale pour soutenir leurs projets.
Déclin de la SF, essor de la fantasy ?
Serge Lehman, Stéphane Marsan, Fabrice Colin, Lionel Davoust.
Modération : Jérôme Vincent.

De gauche à droite : Serge Lehman, Stéphane Marsan, Jérôme Vincent, Fabrice Colin, Lionel Davoust.
J’ai décidé de vous rapporter aussi ce qui a été dit dans cette passionnante conférence, qui met à plat certains enjeux de la littérature de genre à l’heure actuelle. On y apprend beaucoup de choses et la réflexion qui s’y installe laisse de quoi méditer sur les dynamises sociaux et historiques qui régissent les productions littéraires…
Stéphane Marsan, co-directeur des éditions Bragelonne, ouvre le feu. Il est certain, aujourd’hui, que la fantasy est ce qui marche le mieux, en représentant à peu près 70% des ventes dans son entreprise. La SF est en deuxième place, et le fantastique et l’horreur font un peu office d’un « troisième homme ». Mais ce phénomène n’est pas unique à la France : on constate la même chose partout dans le monde. La chose un peu étrange, c’est que les éditeurs de l’imaginaire paraissent, plus que les autres, se sentir une sorte de responsabilité envers les genres : « nous appartenons à ces genres et ces genres nous appartiennent », affirme Stéphane. Il y a donc une volonté de faire survivre les genres, en dépit des réalités du marché. Cependant, la logique est claire : la SF vend moins, donc on en publie moins, et elle est moins visible en librairie.
Cela dit, tous les genres littéraires comptent des auteurs de tête qui vendent énormément. Iain Banks, par exemple, vend à 150 000, ce qui est rare en SF. Le déclin de la SF est amorcé depuis les années 80, et on peut dire que la fantasy l’amorce à son tour aujourd’hui.
Serge Lehman, quant à lui, pense qu’il y a des périodes de déclin et de renouveau, depuis la naissance de la SF dans les années 30 aux Etats-Unis, ce qui correspond à des cycles générationnels… D’autre part, il est possible que la SF, en tant que genre, connaisse une baisse d’inspiration. Après un siècle de science-fiction, il y a un essoufflement, et peut-être qu’on a fait le tour d’une certaine manière de faire de la science-fiction. On a un rapport complexe au futur, et spéculer avec de nouvelles données, en quantité énorme : il est de plus en plus difficile de faire des prévisions, et écrire une histoire crédible dans le futur demanderait énormément de recherches.
En France, jusque dans les années 80, il n’y avait pas de fantasy, sinon dans les collections de SF. Il est possible que les lecteurs qui aimaient la SF pour son aspect dépaysant, pour les possibilités d’évasion qu’elle proposait se soient ensuite reportés sur la fantasy. Il y a peut-être ce trait commun, une émotion que l’on recherche dans les deux genres. Mais on est passé d’un label fourre-tout à une multiplications de labels, qui séparent la SF de la fantasy, et séparent ces deux genres en de multiples sous-genres. De plus, la SF aujourd’hui est peut-être devenu un genre intimidant, ambitieux et intellectuel. L’actualité d’aujourd’hui ressemble, en fait, aux scénarios de la SF des années 70, où on parlait de fin du monde. Il est possible que du coup, on n’ait plus envie de lire ce genre de livres…
Stéphane Marsan constate que c’est aussi le lectorat qui a changé. Celui de la SF et celui de la fantasy se sont dissociés. La fantasy, qui était présentée comme « le petit frère un peu simplet, mais musclé » de la SF a pris le dessus. Pourtant, le brouillage entre les deux genres continue en librairie, en dépit du fait que fantasy et SF n’attirent pas le même public… Les commerciaux ne semblent pas encore avoir compris cette dissociation.
Pour Lionel Davoust, en reprenant à son compte l’avis de l’auteur Charles Wilson, la SF s’est nuie à elle-même. Elle s’est concentrée sur de petites niches éditoriales, et un public d’initiés. De plus, la SF aujourd’hui a une image d’extrapolation scientifique, une littérature très noire et dystopique. Autrefois la science était synonyme d’espoir, aujourd’hui elle suscite surtout la méfiance. Clarke disait que toute technologie assez avancée n’est autre chose que de la magie, mais la science a perdu, semble-t-il, son « sense of wonder » qui faisait son charme et la rapprochait de ce que l’on recherche en fantasy. L’imaginaire, c’est pourtant l’envie de jouer avec les codes de la réalité, de découvrir d’autres réalités, d’aborder le réel sous un autre angle…
En tout cas, pour Lionel, s’il y a un lectorat bien distinct pour SF et fantasy, il craint de ne pas avoir du tout (ce qui est, rassurons-le, loin d’être le cas !), car il aime mélanger les deux sans trop se poser de questions.
Pour Fabrice Colin, la force de la fantasy c’est de créer un autre monde, pas forcément situé dans le passé, mais un ailleurs. Quand on regarde les films de SF qui ont fonctionné ces derniers temps, il s’agit en fin de compte beaucoup plus de fantasy : Star Wars et Avatar, par exemple, ont une structure manichéenne (au sens objectif du terme), on a des explorations de mondes inconnus, des guerres de conquête. Le fait qu’il y ait de la technologie ne suffit pas à faire de la SF. D’ailleurs, en jeunesse, beaucoup d’éditeurs ne font pas la différence. La SF a désormais une inscription beaucoup plus forte en littérature générale.
Pour clore cette conférence, il faut aussi signaler un genre bien particulier qui connaît un essor fulgurant, effet de mode ou non : la bit litt, qu’on pourrait qualifier de « supernatural porn ». Reste à voir si le fait qu’elle constitue désormais une catégorie marketing en fait véritablement un genre littéraire… Mais ceci est un autre débat (auquel, par ailleurs, vous êtes conviés à discuter sur le forum !)
Génération Bragelonne.
Stéphane Marsan, Anne Guéro, Jacqueline Carey, Laurent Genefort, Henry Loevenbruck, Pierre Pevel, Eric Wietzel, Ange.
Modération : Jean-Claude Vantroyen.

Stéphane Marsan, Jean-Claude Vantroyen, Ange, Jacqueline Carrey, Lionel Davoust

Laurent Genefort, Eric Wietzel, Pierre Pevel, Henri Loevenbruck
Pour ceux qui aiment les collections Bragelonne, voici un petit point sur cette maison d’éditions qui a réussi à importer la fantasy en France, et est devenu le plus gros des éditeurs de l’imaginaire.
Ce sont les dix ans de Bragelonne ! Il s’agit d’une société de 6 associés, dirigée par Alain Névant et Stéphane Marsan. Marsan choisit les livres à publier, Névant « fait en sorte que la société ne dépose pas le bilan ». Bragelonne est une maison d’éditions qui a réussi à réaliser les rêves de ses fondateurs, tout en prenant en compte les réalités du marché. A la base, il n’y avait aucun calcul commercial, il y avait beaucoup à faire dans le domaine de la fantasy, et c’est par passion pour ce genre que les fondateurs se sont lancés dans l’aventure.
Notez qu’en ce moment se déroule l’opération 10 ans-10livres-10euros : ce sont les dix premières parutions de Bragelonne, rééditées pour la modique somme de dix euros !
Ce qui fait la singularité des éditions Bragelonne, c’est aussi leur visuel. C’est à David Hogat, le directeur artistique, qu’on doit le design des couvertures. Même si le choix des illustrations manque selon moi parfois de goût, on peut reconnaître beaucoup de très belles couvertures.
A ce jour, Bragelonne compte environ six cents titres pour à peu près 120 auteurs, le tout pour 10 millions d’euros de chiffre d’affaire. Ce qui en fait le 58ème éditeur français. En tout cas, c’est l’un des rares éditeurs capables de fidéliser un lectorat : d’habitude, les lecteurs achètent des livres d’un même auteur, non pas d’une même maison d’éditions.
En projet : organiser la première convention de fantasy française ! Tout avait commencé à Birmingham, où se tient une grande convention anglaise. Alain Névant y a emmené Marsan, s’est assis au bar et a proposé sa tournée : et les voilà entourés de gros éditeurs et d’auteurs qu’ils adulaient. Voici la magie des conventions pour eux, qu’ils voudraient reproduire en France. Mais ils ont déjà tout de même réussi à créer une véritable communauté en France, avec un site, un forum et un club qui organise des piques-niques (vous avez le droit de rire).
C’est également l’un des membres de Bragelonne, Henry Loevenbruck, qui a fondé les mercredis de la SF, et le site internet. Vous pouvez retrouver les mercredis de la SF dans pas mal de librairies spécialisées en France. Renseignez-vous pour voir si ça se passe près de chez vous !
En Suisse, il y a des banques… mais aussi d’excellentes anthologies de science-fiction !
Lucas Moreno, Anthony Wallat, Sébastien Cevey, François Rouiller, Jean-François Thomas, Sylvain Demierre, Laurence Sahner, Daniel Alhadeff, Vincent Gessler.

Lucas Moreno, Vincent Gessler, Anthony Vallat, Jean-Claude Vantroyen, Jean-François Thomas, Sébastien Cevey, François Rouiller
Daniel Alhadeff, Sylvain Demierre, Laurence Sahner
Il se passe des choses intéressantes dans la collection « Dimension » des éditions Rivières Blanches. Il s’agit d’une collection d’anthologies de nouvelles de science-fiction par aires géographiques. En l’occurrence, c’est la Suisse qui est à l’honneur, mais il faut noter d’autres parutions : Dimension Espagne et Dimension Latino, à l’initiative de l’écrivaine, anthologiste et traductrice Sylvie Miller.
En tout cas, je parie que vous n’avez jamais entendu parler de science-fiction suisse. C’est donc le moment de découvrir ce projet intéressant nourri par une petite communauté très sympathique de passionnés.
Sans Jean-François Thomas, la SF en Suisse ne serait pas ce qu’elle est. Il est le fondateur de la Maison d’Ailleurs, un musée consacré à la science-fiction ! Ce n’est pas tous les jours qu’on voit ça. Il est aussi l’auteur d’une anthologie historique sur la science-fiction suisse, c’est donc l’un des acteurs de la vie science-fictive suisse. C’est le spécialiste incontesté de la SF romande, et il est présent dans cette anthologie confectionnée par Vincent Gessler, auteur du tout nouveau roman Cygnis, et de Anthony Vallat, nouvelliste et professeur de français.
En Suisse, il existe une véritable communauté autour de la science-fiction, centralisée par la Maison d’Ailleurs. Avec le groupe d’écriture auquel participent la plupart des auteurs publiés dans l’anthologie, et les réunions autour des mercredi de la science-fiction, ce sont des amis et des passionnés qui ont construit cette anthologie qui est, selon Sébastien Cevey, l’aboutissement d’un effort collectif. Ce groupe d’écriture, le CREP, a la particularité de demander à ses membres de produire un certain nombre de pages dans un temps limité. Grâce à la rigueur et à la persévérance des participants, ils sont tous aujourd’hui publiés. Comme quoi, nous l’avons toujours dit, travailler l’écriture, et qui plus est en partageant, en critiquant et en étant critiqué, cela fait énormément progresser ! Il faut aussi évoquer Utopod, pour ceux qui ne connaissent pas encore ce podcast à l’initiative de Lucas Moreno, qui diffuse des lectures de nouvelles de fantasy et de science-fiction deux fois par mois (www.utopod.com). Sylvain Demierre, qui a illustré l’anthologie, participe à l’émission en lisant les textes et s’occupe du son. Vous voyez donc bien que la Suisse romande déborde d’activités science-fictives et tout simplement créatives, ce qui mérite en soi qu’on les salue !
Je n’ai pas eu l’occasion de lire ce recueil, mais j’espère pouvoir bientôt le faire, car je suis à peu près certaine d’y trouver des nouvelles talentueuses et intéressantes.
« Interstitial Fiction. It’s all about breaking rules, ignoring boundaries, cross-pollinating the fields of literature. It’s about working between, across, at, and through the edges and borders of literary genres. It falls between the crack of other movements, terms, and definitions. These are stories to surprise us – stories showing us the literature holds possibilities we’d never imagined… »
If your only rule is to have none – not in a moral snese but in terms of exploration and considering – I believe you must be reading these few lines with eagerness, and be burning to discover these nowhere, these landscapes with neither definition nor outlines that are promised to us, and which are gathered under such a poetical flag as The Interstitial.
I think neither this word nor its connotations have to be explained. All is already said by this enthusiastic summary.
In practical terms, this second anthology gathers a large range of texts that come from all kinds of backgrounds. What a shame I can’t dwell on each of the twenty-one texts which are part of the anthology.
This book is a mine for every offbeat literature lover. In Interfiction, there is no thread, no theme. That is part of its richness. Reading it is like opening doors at random that transport you to different times, places and people. It’s a trip inside the imagination, proving imagination has no limits. That’s rather exciting.
Had I to blame the anthology for something, I would blame it for the authors trying so hard to explain why their story is interstitial, that we have the impress that they nevertheless do their utmost to label their own text. I think that trying to explain their impact is vain or even redundant, for the interstices have neither definition nor boundaries.
But it doesn’t matter. It’s right to want to justify one’s work, even if, in this case, this one doesn’t really need a justification.
In this omnibus, poetry walks alongside absurdity, and melancholy mixes with humor. We’re told about memory and passing time. About history and politics. About symbols and metaphors, which implicitly reveal humanity. Meta-literary overlaps the anecdotal.
I can’t help myself dwelling on M. Rickert’s beautiful text, which poetry and depth managed to move me even if English is not my native language. This text is a back-and-forth between fantasizing and reality, where usually hidden cracks are revealed by words.
There is also the kind of scientific reverie of Cecil Castellucci’s story; that is something like science-fiction without its large-scaled issues. It is a considering about oblivion. It looks a little like Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Another story, same melancholy.
What else? The very complex story by Alaya Dawn Johnson, maybe. It’s hard to summarize because of its immense ramifications. This is the story of a young militant who died in prison. It shows the influence of that event on medias, individuals and history. E-mails, autopsy reports and interviews are mixing to unveil the framework of something bigger. The details reveal the global, as the historians recompose reality from scattered documents.
I might also speak about the disconcerting and terrifying short story written by Peter M. Ball, in which a great black dog constantly follows a young man who is the only one who can see it eating his girlfriends.
In fact, I should speak about so many other texts… Of course, I didn’t like everything. Of course, some themes didn’t interest me. But the whole book is successful in tackling very different subjects, and yet all connected by painting the human and the beauty of his frailty.
What’ makes this anthology so successful is the perfect adequacy between the totality and its parts.
Kalys
Merci à Maloriel pour la traduction!!
La bande dessinée d’épouvante n’existe quasiment pas.
«Non, mais comment il y va, lui. Les derniers Asterix m’ont carrément foutu la pétoche. »
Certes. Mais je vais me contenter de parler des BD dont le but premier est d’effrayer le lecteur. Et je confirme : ce genre n’a pas percé dans le 9ème art.
Dans nos contrées franco-belges, il existe quelques œuvres plus ou moins horrifiques, des adaptations de nouvelles fantastique du XIXème ou du début XXème siècle, mais rien qui ne nous fasse nous cacher sous notre couette.
Pour avoir le droit de lire des véritables BD d’horreur, il vaut mieux se tourner vers les productions américaines et japonaises. Quelques séries paraissent explorant l’horreur et le gore.
Ainsi, dernièrement, c’est la série Walking Dead de Kirkman et Adlard qui me tient en haleine depuis sa parution française. S’inspirant des œuvres cinématographiques traitant des zombies, particulièrement celles de Roméro, les auteurs arrivent à nous faire vivre intensément le quotidien réaliste du cauchemar que vivent les protagonistes. Ici, pas de héros, simplement des gens comme nous qui ont eu plus de chances au début (encore que ça reste à voir…) et qui ont réussi à se débrouiller pour survivre. Comme dans les films de Roméro, ce n’est pas tant les zombies qui sont importants, mais plus la réaction des hommes face à cette horreur. Je vous le dis, cette série est dure, très dure.
Mais elle ne fait pas peur ; et ce n’est pas son but. Et en réalité, je n’ai jamais lu une bande dessinée d’épouvante qui remplisse son contrat. Mais tout cela, c’était avant que je découvre Junji Ito, un mangaka.
Il y a quelques années, mon frère acheta par je ne sais quelle inspiration de génie le premier tome d’un manga appelé Spirale (Uzumaki en japonais, qui signifie spirale. Etonnant, non ?)

- Spirale T.1 – Editions Tonkam
Série en 3 tomes dont les deux premiers nous font découvrir par le biais de courts récits l’instauration de l’horreur dans le quotidien de la petite ville de Kurouzu et de ses habitants, à travers les deux protagonistes principaux, Kirie Goshima et son ami Shuichi Saito. Le dernier tome conclut la série de manière apocalyptique – mais je n’en dirais pas plus.
Plutôt que d’opter pour une histoire de maison hantée, ou de démons surgissant des enfers, Junji Ito part d’une forme simple, la spirale, et crée autour une atmosphère dérangeante, absurde et repoussante. Plus l’histoire avance, plus la spirale prendra de l’importance et le comportement (et le physique) des habitants s’en trouvera changé. Shuichi qui voit son père tenter de se transformer en spirale, ces écoliers se transformant petit à petit en escargot et bien pire encore, le tout dans une ambiance oppressante, nous ramène à nos peurs viscérales : l’inexplicable, la folie et le changement physique.
Les mécanismes de l’horreur chez Junji Ito sont souvent les mêmes dans ces œuvres. En partant en général d’une situation ou d’un comportement étrange, inattendu et complètement absurde (des poissons avec des pattes de métal dans Gyo, des visages flottant vous pourchassant dans Le Voleur de Visages), il décrit souvent des changements d’attitude chez les personnages secondaires, basculant complètement dans la folie (lire Rémina) ou subissant les actes et influences de… et bien on ne sait pas quoi.
Car justement, il n’est donné, dans la plupart de ses œuvres, aucune explication : qu’est-ce qui attire cet homme vers cette fissure dans la falaise (Le mystère de la faille d’Amigara) ? Qui coud ces personnes ensemble (Des milliards de solitude) ? Il n’y a jamais vraiment de réponse, pour ne rien enlever à l’absurde de ces situations, qui est la base de l’épouvante qu’il nous livre.
Les dessins du mangaka servent parfaitement son propos, à travers un dessin clair, dynamique et parvenant parfaitement à rendre les expressions des visages, notamment celle de peur. On a également droit à des désirs visuels cauchemardesque (à nouveau, lire Spirale et Rémina).
Les œuvres de Junji Ito sont inégales dans l’ensemble, et je conseille principalement de lire ces nouvelles (les recueils Le Journal de la Chair, Le Voleur de Visages) et Spirale. De plus, l’édition française par Tonkam est de très bonne qualité.
Un lien vers son oeuvre sur le site des éditions Tonkam :
Junji Ito
Gradlon
Pour vous donner une idée du type d’exercice que nous pratiquons, Maloriel, Marine et Kalys ont posté les textes issus de la dernière séance. N’oubliez pas que les exercices durent en moyenne vingt minutes : soyez donc indulgents quant aux éventuelles maladresses syntaxiques!
Atelier du 11 juin 2009.
Exercice 1.
Un randonneur est trouvé mort dans la forêt, loin de sentier balisé. Cause de la mort inexpliquée. Que s’est-il passé ?
Il était partit tôt, ce matin-là. Il avait préparé un sac pour deux jours de voyages, car il avait décidé de se rendre enfin au fameux Pic de Minuit, du haut duquel, paraissait-il, on avait une vue superbe sur toute la forêt. Il n’avait prévenu ni sa femme, ni ses amis. Il avait besoin d’être seul, comme jamais autant auparavant. Il éprouvait une terrible lassitude, comme si on l’avait saigné à blanc. La forêt l’avait toujours calmé. La pénombre verte aspirait l’angoisse, les préoccupations, ne laissant qu’un vide serein comparable au silence profond qui régnait dans les bois.
Au bout de quelques heures de marche, quelque chose d’étrange se produisit. Cela commença par un léger étourdissement, un trouble de la vision, et une odeur pénétrante d’aiguilles de pins mêlée d’une senteur incongrue de lilas. Il dévia peu à peu du chemin balisé, inexorablement attiré sur sa gauche, vers un bois de sapins resserré. Il faisait très sombre, là-dessous. Le silence était plus lourd, d’autant que ses pas ne produisait aucun son sur le tapis épais d’aiguilles et de mousse. Il se sentait comme un poisson pris au piège du hameçon, tiré dans une direction qu’il ne voulait pas prendre. Car quelque chose dans ce bois l’inquiétait. Il y avait comme une présence, enveloppante, pesante. Comme l’écho d’une respiration qui soufflait parfois à son oreille. Les sens en alerte, il se retournait, regardait tout autour de lui, sans rien voir que la pénombre et les troncs dressés comme autant de sentinelles rigides. L’odeur devenait plus forte, plus entêtante. D’où cela pouvait-il bien provenir ? Les lilas ne poussaient pas dans ces contrées. Le terrain commençait à s’effondrer, et il suivit une pente semée de gros rochers tapis comme des bêtes sauvages à l’affût. Soudain, il entendit un ruisseau murmurer plus bas, dans ce qu’il semblait être une faille ouverte dans le flanc de la colline. L’odeur venait de là, c’était certain. Il se mit à descendre, s’agrippant aux branches, aux troncs, et mêmes aux ronces tandis qu’il perdait le contrôle et glissait sur le sol de plus en plus humide. Il finit par tomber, et sa chute l’entraîna à toute vitesse au fond du ravin où coulait le ruisseau.
La première chose, ce fut la douleur, aiguë comme des pointes de couteaux enfoncées dans sa chair. Puis, l’étourdissement, plus puissant encore, tandis qu’il recevait la vague du parfum de lilas, épaisse comme de la crème, enivrante et presque écoeurante. En essayant de se relever sur ses coudes, il intercepta une ombre à sa droite. Une silhouette inconnue, qui n’appartenait ni à un être humain, ni à un animal. Longiligne, couleur feuille, une chevelure argentée dansant jusqu’au sol. Il poussa un cri étouffé, commença à reculer le flanc rocheux au bas duquel il était tombé. La créature ne reparut qu’au bout d’un long moment, au cours duquel il attendit, tétanisé. Elle lui apparut à nouveau, en contre-jour, si bien qu’il ne pouvait pas distinguer les traits de son visage, si toutefois elle en avait un. La créature émit un son étrange, évoquant le tintement d’un carillon, et le gémissement du vent dans les conifères. Puis la lumière apparut, verte comme la pénombre des sous-bois. La lumière qui l’apaisait, qui le soignait. C’était par-là qu’il fallait aller. Il s’y traîna en rampant, ayant tout oublié de ce qui faisait sa vie auparavant. Il n’y avait que le vert, le silence.
Maloriel
« Radio Alpes 1, 102.1, vous écoutez « la » radio de Grenoble.
A l’aurore, un bûcheron a averti la police qu’un homme gisait dans le sous-bois du massif de Beldone. Il s’agit d’un père de famille de quarante-trois ans qui se serait égaré alors qu’il ramassait des champignons. Ah, nous avons au téléphone un témoin qui souhaite apporter des détails. Bonjour, vous êtes à l’antenne. Que souhaitez-vous révéler au public?
- Je ne dirai pas ce que je sais. Je ne dirais qu’une chose : venena venenum invocat…
- Allô? Ah, notre témoin a raccroché. Nous avons une autre intervention. Madame, nous vous écoutons.
- Bonjour! Je suis exploitante agricole, et ma propriété se trouve à deux-cent mètres de l’endroit où on a retrouvé la victime. La police a refusé de prendre ma déposition, c’est pourquoi je vous ai contactés. Il faut que ça sorte au grand jour!
- Et vous avez très bien fait, chère Madame. Nous sommes tout ouïe!
- Hé bien, hier soir peu avant le crépuscule, j’ai vu une étrange lumière, un genre de reflet. Je n’avais pas remarqué, moi, mais ça a fait peur à mes poules. Alors je suis allée voir, mais j’ai juste vu un renard qui s’enfuyait. Sinon il y avait beaucoup de bouteilles de bière et de whisky, toutes vides hein!
- Oui, on nous informe que l’endroit est en fait une décharge sauvage.
- Attendez! J’ai dit que je n’avais rien vu, mais y’avait pas mal de boucan! J’ai pas su d’où ça venait, mais c’était bien une voix d’homme. Il parlait tout seul, ça ressemblait à une prière. Vous savez c’que j’crois? Il devait appartenir à une secte, et il a été sacrifié hein, il disait « je m’offre à toi, prends-moi, je suis ton esclave »!
- Oui, on nous a informé que la victime avait une relation adultère, mais le mentionner sur les ondes paraît inadéquat pour la famille. Nous vous remercions Madame, bonne journée! Ah, encore une autre intervention : Monsieur bonjour, qu’avez-vous à ajouter?
- Jordan était mon collègue de boulot, on allait à la pêche ensemble le dimanche. Il a jamais trempé dans rien de louche, vous pouvez en être sûrs! Mais il entendait des voix. Il disait qu’on l’appelait, et qu’il devait partir. Je pense qu’un plus grand dessein a dû lui être confié par Dieu. Il faut respecter ces choses-là, pas vrai?
- Absolument, mon cher monsieur. Ceci est extrêmement pertinent. Nous avons là une jeune fille qui veut répondre à cela. Nous vous écoutons, Mademoiselle.
- Bonjour, je m’appelle Julie, et j’ai seize ans. Ma meilleure amie a dit que ce gars était son père. Il a jamais voulu entendre parler d’elle, mais ce jour-là, ils avaient un rendez-vous. C’était la première fois qu’ils devaient se voir depuis sa naissance. Il lui a craché au visage et a dit qu’il préférerait n’avoir jamais baisé sa mère, parce qu’il n’avait engendré que de la merde. Alors elle l’a tué.
- C’est très grave Mademoiselle, ce que vous dites là, vous devez…
Crrr psshhhs crrr
-Il y a des perturbations, nous entendez-vous?
Crrrrr psshshshs crrr
- Je suis Jordan Blanchet, je suis mort d’une crise cardiaque, bande de connards. Touchez-vous la nouille sur un autre sujet!
Marine
Il n’avait pas pour habitude de quitter les chemins balisés. S’il randonnait, c’était en vertu de l’antique devise « Mens sana in sana corpore ». Une heure chaque jour, voilà qui était propre à lui rafraîchir les idées. Après cela, il était en mesure d’affronter la journée. Rigueur et contrôle étaient ses maîtres-mots.
Ce jour-là, le soleil filtrait à travers les branches, éclairant le chemin de loin en loin, comme des flèches lumineuses. L’air était sec, revigorant. Roland avançait à grandes enjambées souples, insensible à l’odeur des pins, concentré sur sa marche. Il dépassa un rocher qui avait toujours été là, car Roland ne changeait jamais de trajet. Pourtant, c’était une étrange pierre. On aurait presque dit qu’elle vous suivait du regard, du fond de deux cavités semblables à des orbites. Plus loin, le sentier descendait en suivant la pente d’une ravine tapissée de feuilles mortes. Roland marchait d’un bon pas, tandis que la lumière déclinait. Il parvint en bas de la pente et là, pour la première fois, il hésita. Le sentier avait disparu. Infiniment perplexe, il se retourna, mais la langue de terre était toujours là, semblant simplement l’avoir recraché là, au milieu de nulle-part. Roland aurait pu faire demi-tour à ce moment-là. Mais c’était, nous l’avons dit, un homme de maîtrise. Il n’allait pas laissé un sentier maintes fois piétinné tourner sa rationalité en dérision. Roland dansa sur ses pieds quelques secondes, puis bifurqua à droite, comme toujours. La route goudronnée ne pouvait pas être loin. Il lui fallut plusieurs minutes pour réaliser que les oiseaux s’étaient tûs. Et une poignée de secondes supplémantaires pour comprendre que s’il y voyait si mal, c’est qu’une obscurité persistante s’était établie entre les troncs. L’ombre coulait entre les arbres, opaque. Roland fit un tour sur lui-même. La pierre était là. En fait, il y avait des dizaines de rochers, petites silhouettes blanches, immobiles, tournées vers lui.
On le retrouva des semaines plus tard. Il semblait n’avoir jamais plus bougé.
Kalys
Exercice 2.
On écrit sur des bouts de papier des noms de personnes célèbres (que tout le monde peut connaître, vivant ou mort). Décrivez ses pensées quand il se lève le matin, à la première ou troisième personne.
8h. Coup de fil de mon manager. « Ouais euh, dis-donc je trouve que tu te relâches un peu en ce moment, tu deviens gros, et les gens écoutent plus tes disques… ». Je raccroche. J’ai la gueule de bois. Je dois sortir pour dix heures, pour une séance photos. J’ai déjà mal au crâne en pensant à toutes les filles hurlantes qui vont m’accueillir à la sortie de la limousine. Il y a un truc bizarre chez moi. Toutes les filles trouvent que je suis beau. Et pourtant, je ne le suis pas. Je ne vais pas m’en plaindre, mais quand même, parfois j’aimerais bien faire mes courses tranquille. Et puis, quand vous êtes une star, personne ne s’imagine que c’est crevant. Tout le monde pense que faire des concerts, des émissions télé, des émissions radios, des interviews pour la presse, tout ça c’est tranquille, et qu’en plus je me dois de le faire puisque je suis une star. J’ai juste envie de repos. Mais c’est pas le moment, même si je prends du poids, je suis une star du rock’n'roll, quoiqu’il arrive dans ma vie, je dois continuer à me trémousser en rythme pour le bonheur de mes fans. Ce qui me fait penser que j’ai oublié mon rendez-vous avec le coiffeur. Tant pis, je vais le planter là. C’est l’avantage de la célébrité. On n’a pas peur d’être impoli. Tout le monde vous respecte comme un dieu, même si tout ce que vous avez inventé, c’est sur la suggestion d’un ami avisé : vas-y, tu devrais mettre des costumes disco et remuer les hanches, tout en roucoulant d’une voix de crooner des chansons qui donneront envie aux ménagères de passer l’aspirateur. Et tu le feras si bien, que tu deviendras une légende, et quand tu seras mort, y en aura toujours pour croire que t’es vivant. Bon, je reconnais que pour moi, la musique c’est important, et je ferais pas ce métier si je pensais que je faisais de la merde. Mais quand même. C’est juste du rock pour danser. Quoiqu’il en soit, on me laisse pas le choix. Quelque part, je suis comme Jésus. Obligé d’assumer les petits rêves de l’Amérique en plein boom. « Apporter du bonheur au gens » (prenez une voix mièvre de gentil riche qui aime les pauvres). Bon, je vous laisse, je vais faire mon métier de brave type qui bouge bien les fesses. Rock’n'roll !
Maloriel
J’ouvre les yeux, et la lumière du soleil d’Orient me caresse telle une amante languissante, enroulant ses doigts autour de ma barbiche, comme tant de femmes l’ont fait.
Évidemment, comme chaque matin, ce ridicule perroquet qui me sert de sous-fifre secoue son embonpoint et me gratifie d’un compliment sir flatteur qu’il en est presque gluant. Stupide et inutile volatile. Je me demande même pourquoi je m’en encombre : il est efficace, mais seulement à moitié, et il parle beaucoup trop – encore plus qu’une épouse. Heureusement, les grands vizirs comme moi ont des harems pour contrevenir à ces désagréments quotidiens. Cela permet de prendre le meilleur de leur chair, sans avoir à les écouter.
Quel homme envié je suis. J’ai tout sur un simple geste. Je suis si puissant, si séduisant, rien ne me résiste.
Enfin, presque rien. Un roitelet de pacotille, à agiter comme une bannière en justification à toutes mes ignominies, sa fille, cette stupide princesse, cette effrontée qui ne sait pas où est la place des femmes, c’est-à-dire, dans le harem. Et son vaurien de fiancé qu’elle a tiré du caniveau.
Mais ils ne sont rien. Mon pouvoir est sans limites, ma connaissance de la magie fait de moi un sur-homme face à ces insectes.
Un jour, je serai roi. Non, je le suis déjà, sauf que personne ne le sait, sauf cette stupide volaille qui me sert d’esclave, mais enfin. Un jour le monde sera à moi! Le peuple me suppliera, et ce ridicule gamin des rues se jettera à mes pieds pour implorer ma miséricorde, et là je me délecterai en le regardant pleurer et jusqu’à m’embrasser les pieds. Puis je le jetterai dans un cachot en haut d’une tourelle, avec une fenêtre qui donnera sur le harem, et chaque fois que je visiterai cette petite intrigante de princesse, il nous regardera et jalousera mon immense pouvoir. Et après vingt ans dans ce cachot, quand il aura compris que mon pouvoir est trop immense, il se résignera et m’appellera dieu.
Quel homme de qualité je suis. « Iago, sers donc le thé, vieille vermine! »
Marine
Comme tous les jours, je me lève avec le soleil. Il est rond et orangé comme un jaune d’œuf, et on dirait même qu’il sourit. En tous cas, il me tend ses bras dorés, l’air de me souhaiter la bienvenue, alors je me mets à chantonner, tout guilleret. Je prends un petit déjeuner équilibré, parce que c’est bon pour la santé et qu’il faut donner l’exemple aux enfants. Je pense à toutes les choses formidables qu’on va pouvoir faire aujourd’hui : cueillir de gros bouquets de fleurs, résoudre gentiment les conflits des voisins, et surtout, rire et chanter. Je suis heureux, car il n’arrive jamais de vrais malheurs, chez moi.
Je monte sur un tabouret pour me laver les dents, et ma figure déjà rose prend une teinte pivoine. C’est mon seul problème : je suis si timide que je me mets souvent à bredouiller. Heureusement que j’ai des amis formidables. Car je vis dans un monde en Technicolor où tout finit toujours bien. Alors je saute de mon tabouret et tire ma queue en tire-bouchon, parce qu’aujourd’hui comme toujours, je suis content de commencer la journée.
Kalys
Exercice 3.
Oxymores. (deux thèmes sémantiquement opposés associés dans une expression) : une obscure clarté, une ivresse lucide, une saine maladie, une vie mortelle, un froid incendie… Vous pouvez partir de l’une de ces associations pour écrire un texte en utilisant le plus possible cette figure de style.
L’été était glacial. Pas dans le sens où il faisait froid, mais parce que la lumière, rigide et froide, clouait toute chose dans une aura blanche dénuée de chaleur. Les arbres étaient noirs dans le soleil, les plaines dégorgeant une aridité humide sous forme de brumes de chaleurs effilées comme des fantômes immobiles. L’air solide bloquait la respiration, le ciel étroit enfermait le regard, quelle que soit la direction où l’on se tournait. Le silence bruyant bourdonnait dans les oreilles, la nudité des champs exultait, foisonnement de blés stériles. Ils paraissaient arrêtés dans leur croissance, jaunis avant leur terme, assoiffés, morts dans leur plus grande ardeur.
Je déambulais sans avancer dans ce paysage constitués de végétaux statufiés et mouvants, de couleurs fades éclatantes jusqu’à aveugler. La lumière crue soulignait cette fadeur jusqu’au dégoût. Nulle ombre, nul abri, partout j’étais cernée par un paysage qui murmurait son agonie en exhibant sa vitalité. Je ressentais un joyeux effroi en contemplant l’apothéose de la décadence. Août, cette courtisane qui cachait sa vieillesse sous des fards dégoûtants.
J’errai dans les champs dévastés de lumière, je visitais les rues tordues dans la verticalité du soleil de midi. Il n’existait pas d’oasis. L’été avait décidé de consumer toute vie dans un flot exubérant de pousses, de feuilles, de fleurs, pour mieux les dessécher les racornir, l’automne venu. La mort était enracinée dans la vie exagérée de l’été. J’aimais la désolation de cette nature luxuriante, la claustrophobie évoquée par le bleu artificiellement profond du ciel, la chaleur glacé de ce soleil vindicatif, qui avait juré la mort de toute chose.
Maloriel
Je suis comme une étoile brisée, tombé du ciel, mû par le vent coléreux de mon maître. Je suis un esclave affranchi, rejeté comme un enfant bâtard. Une parfaite rature, exactement comme on avait voulu que je sois.
Je suis né de la lumière du néant, ange malfaisant et paradoxalement, j’incarne l’ombre et le vice. Je suis un oiseau impotent dans ce pour quoi on m’a créé. Je ne peux reprendre que cette lumière putrescente qui enjolive les failles et sublime la noirceur.
Je suis l’enfant prodigue écœurant, celui en qui on a mis tous ses espoirs et qui devient la dépravation avouée. Mon père et maître me hait, car si je suis né pour être sa lumière, je suis sa pure noirceur, je suis son impure perfection. Mais il ne me hait pas vraiment, et tous les hommes font de même, à travers moi c’est lui dont ils déplorent l’œuvre incompétente, sa chaotique création. Enfin il faut l’espérer.
Je suis le secret notoire du polichinelle, pour toute une religion qui vient recevoir l’opprobre ; et je m’en réjouis. Ma clarté perverse puise dans le secret des âmes pour leur redonner du brillant – j’aime le mal, car grâce à lui je parais utile. Il est ma seule raison d’être, ma solution au vide d’amour. Mon tyrannique protecteur.
Marine
Bienvenue chez toi. Bienvenue, sur le manège immobile, sur cette grande roue cassée qu’est la Terre. Ici, on est coincé dans un éden dévasté, la vie stagne et même reflue. Tu vois ça? Des anges déplumés, et des démons affables. Tout ça tourne à l’envers, j’te l’dis. On voit des ombres blanches s’étaler sur les pavés, et des corolles ratatinées dans les caniveaux. Des forêts dénudées et des maisons sans murs. Y’a comme un vertige immobile à contempler tout ça.
Moi, je voudrais marcher sur le ciel, nager dans l’air pur.
On étouffe, non? L’air est irrespirable. Nuées toxiques. On voit passer des yeux sans visages au milieu de villes mortes. Tu sens? Non, rien, évidemment. Les parfums sont inodores à force de crasse. Je me sens… Comme un corps sans masse ni surface. Comme une lumière sans source. J’aimerais bien exploser comme une supernova. Mais on sait bien que même les étoiles sont mortes. Je suis, nous sommes, des hommes-automates. Gris. De pâles soleils. Des écharpes de fumée éclatante : des reflets de ce qui a été, quoi. De ce qui aurait pu être.
Ouais, bienvenue dans le paradis dévasté. Goûte bien ta douce amertume, c’est tout ce qu’il te reste.
Kalys
Le prochain atelier aura lieu jeudi 25 juin.
A noter également, que nous piquons son concept au Royaume des Mots Rêveurs : nous testerons un premier atelier virtuel en direct le vendredi 26 juin. C’est-à-dire que certains d’entre nous serons connectés via Internet afin de travailler à des exercices, comme nous le faisons « en vrai ». Le but étant de réunir des personnes fort éloignées , géographiquement parlant. N’hésitez pas à nous contacter si vous êtes intéressés! (L’adresse étant indiquée là-haut, à la page contact )
La version de Pline quant à l’invention du parchemin, celle qui fait foi dans le monde historique, impute la cause de son apparition au roi de Pergame, Eumène II, qui y régnait au second siècle de notre ère.
Il s’agit tout bêtement d’un conflit d’intérêts, qui est assez risible dans les faits. Ce conflit opposait le dirigeant d’Alexandrie Ptolémée-Epiphanes (vous l’aurez deviné, de la dynastie des Ptolémée) et notre cher Eumène (deuxième du nom). Ptolémée-Epiphanes semble dans cette histoire un personnage pétri d’orgueil, qui ne supportait pas (à moins qu’il y ait eu des raisons politiques dissimulées ;) ) que la bibliothèque de la cité de Pergame atteigne une taille suffisante pour concurrencer la sienne, la réputée bibliothèque d’Alexandrie.
Pour mettre des bâtons dans les roues de son rival, dans le but de garder le monopole culturel dans le monde hellénistique, il empêcha l’import du papyrus, seul support d’écriture utilisé à l’époque. Ceci faisant, il enrayait le système de copie des manuscrits qui servait à approvisionner les bibliothèques.
Heureusement pour nous (sinon nous n’aurions rien à écrire) Eumène fut encore plus malin. Il contourna le problème, dit l’Histoire, en inventant le parchemin, et ce dernier connut une renommée plus glorieuse encore et dont le papyrus n’aurait pu rêver.
Néanmoins, et je m’excuse de casser le mythe, mais il ne faut pas en laisser toute la gloire à ce cher Eumène. Dans les faits, certes il eut une attitude rusée et constructive qui fit prendre un nouveau tournant à l’histoire des techniques, mais ce n’est pas aussi simple. Des études archéologiques et historiques ont montré que bien avant cette époque, on utilisait déjà la peau animale comme support d’écriture, notamment en Égypte ancienne au XXVIIIème siècle avant notre ère, et en Mésopotamie, au XVème siècle avant notre ère. De plus, il semble que le parchemin ait été connu en Grèce à l’époque antique, car le terme employé pour décrire le papyrus, alors principal support de l’écriture est « diphtère » qui signifie « parchemin ». Voilà pourquoi il faudrait vieillir le parchemin, et rajouter quelques centaines de bougies sur son gâteau d’anniversaire.
Néanmoins, si l’on parle d’une invention au second siècle ce n’est pas pour des prunes. Il s’agirait plus exactement d’une réinvention, car le parchemin tel qu’il était fabriqué jusqu’alors, n’était qu’un support utilisé par dépit, décrit comme « ignoble » (au sens romain du terme, c’est-à-dire trop artisanal pour être digne d’attention). Il était réservé au brouillon, car il avait malgré tout un avantage : on peut effacer ce qui y est écrit en grattant sa surface. La tradition historique selon Pline veut qu’Eumène II ait inventé le parchemin, mais il est plus plausible de croire qu’il ait été à l’origine du perfectionnement de sa fabrication, ce qui permit de le faire intégrer en hautes sphères (je parle bien sûr du parchemin et non d’Eumènes qui ne pouvait pas aller beaucoup plus haut, étant donné qu’il était roi !). Aussi comme vous l’avez peut être deviné, le nom « parchemin » vient du nom de la ville où il aurait été inventé, Pergame, ce qui donna en latin « pergamena » ou « membrana » (appellation technique qui révèle son origine dermique). Le peu de succès que le parchemin connut avant le deuxième siècle de notre ère, et le fait que la technique aurait été révolutionnée expliquerait pourquoi son existence n’est pas connue avant et pourquoi l’on impute à Eumène sa création.
D’un point de vue purement technique, il faut savoir que le parchemin est issu de la peau animale. Plus précisément de la peau de mouton, de chèvre ou de veau (à savoir qu’on a toujours beaucoup aimé la peau du veau mort né, qui donne le vélin, autrement dit la qualité suprême de parchemin, et ce au point de faire « avorter » les vaches porteuses pour en avoir régulièrement). Il est généralement admis qu’on peut également faire du vélin avec la peau d’un veau mort en bas âge, et ayant entre huit jours et six semaines, mais pas d’avantage car elle deviendrait trop épaisse. Il existe néanmoins chez les tatillons une distinction entre le vélin de veau mort en bas age, et le vélin de veau mort né, qui est encore plus réputé, et qu’on nome « velots ».
Le parchemin dit « vierge » est fait avec de la peau de chevreau, et donne une bonne qualité qui est sensé imiter le vélin.
Le parchemin, comme le cuir est composé du derme, couche centrale de la peau, prise en sandwich par l’épiderme (qui comporte les poils) et l’hypoderme (qui fait la transition entre l’ « enveloppe » et le « contenu »).
Pour fabriquer du parchemin, on procède de façon à ne garder que le derme, en soumettant la peau à un traitement physico-chimique à base de bains de chaux et d’eau (dès l’époque médiévale et auparavant dans des bains acides issus de fermentations de végétaux ou d’excréments animaux), qui permettent d’ôter l’épiderme et l’hypoderme relativement facilement.
Une fois qu’il ne reste que le derme, celui-ci est tendu sur un cadre de bois (ou dans un cerceau de bois, selon ce qu’on a sous la main), et exposé à une tension croissante qui doit être appliquée alors que la peau est encore humide. Cette tension produit une redéfinition de l’enlacement des fibres de la peau, autrement dit de sa structure moléculaire. Cela produit une réorientation des fibres qui expulse l’eau et détruit les espaces inter-fibrillaires. Les fibres forment alors une composition très aplatie et compacte, presque lamellaire qui empêche la putréfaction de la peau.
Ce processus exigeait entre quelques jours et une semaine. Ensuite il fallait « poncer » la surface de la peau pour obtenir une surface lisse, et on dégraissait à l’aide de craie, de céruse ou de farine, ce qui permettait également de blanchir la peau. Ce dégraissage était généralement appliqué d’un seul côté, la face intérieure de la peau dite « chair ». La face extérieure sur laquelle étaient fixés les poils, dite « fleur » n’en avait pas réellement besoin. Aussi y a-t-il toujours une face plus jaune que l’autre. Ce dégraissage est néanmoins nécessaire car sans lui, l’encre ne pourrait pas pénétrer dans la peau, et se contenterai de former de vagues taches. Pour finir on découpait le parchemin selon la forme naturelle de la peau, pour en garder le plus possible, ou de façon à en faire un format standard propre au codex pour le recopiage de manuscrits.
Le principe de parchemin, celui de la tension physique exercée sur la peau et qui change sa nature pour la rendre imputrescible, est le même qui est utilisé pour la fabrication des tambours, percussions et autres objets recouverts de peau. C’est la même tension qui permet d’obtenir les sonorités recherchées en musique.
Marine

16h30. Piles à l’heure, Maloriel et moi prenons place sous le chapiteau « Magic » – dont le nom rappelle cruellement l’absence du joli Magic Mirror, présent les années précédentes. Piles à l’heure, disais-je? Façon de parler. Si nous avons scrupuleusement suivi le programme, les organisateurs n’ont manifestement pas fait de même. La conférence qui commence est donc en réalité celle qui aurait dû s’achever juste avant, et comme nous n’avons aucune idée de qui est la dame invitée à parler, nous ressortons, très dignes.
7h, nous revoilà. Cette fois, tout a l’air normal. Nous reconnaissons Armand Cabasson, à qui nous avons très sérieusement expliqué que ça tombait bien s’il n’était pas disponible tout de suite, car nous aussi, nous allions à une conférence, sans percuter que c’était précisément à son intervention que nous souhaitions assister. Il y a aussi Fabrice Colin, et deux écrivaines que nous ne connaissons pas.
Nos quatre auteurs sont réunis pour présenter leurs dernières parution Chacun leur tour, ils expliquent la genèse de leur livre et en racontent les grandes lignes. Leur point commun? Ils se sont tous inspirés d’événements réels, ou du moins ont utilisé un background historique avéré.
C’est Fabrice Colin qui commence. Son livre, le premier tome de la Saga Mendelson (références en fin d’article), raconte l’histoire d’une famille juive sur une période de trente ans (de 1895 à 1929). D’Odessa à Hollywood, en passant par Vienne ou New York, nous suivrons les aventures de cette famille pas tout à fait ordinaire. Se présentant sous la forme de documents réels, journaux intimes, interviews, articles de journaux, le livre se veut une sorte de reportage, un récit épars collecté par le narrateur sur la base d’une grande malle trouvée dans le grenier familial. Mais l’histoire des Mendelson, aussi passionnante soit-elle, est aussi un prétexte, nous dit l’auteur, pour aborder l’Histoire, et en faire connaître les détails les moins connus, les menus événements qui la font pourtant basculer, les « interstices », comme les nomme Fabrice Colin. Par exemple, on croisera au fil des pages un certain Adolph Hitler, mais un Hitler âgé de vingt ans, loin encore du personnage qu’il deviendra en entrant en politique.
Armand Cabasson prend la suite pour nous parler de Par le Sabre et l’Epée, un recueil de nouvelles qui toutes, ont trait à une réflexion sur les racines de la violence. D’après Armand Cabasson (dont il ne faut pas oublier qu’il est psychiatre), l’exériorisation des sentiments par la guerre traduit toujours une violence intérieure. C’est pourquoi les descriptions des batailles, dans son livre, sont toujours centrées sur les personnages. Ce sont eux, le nerf de la guerre, mais pas parce qu’ils sont soldats. Ils portent la guerre, parce qu’ils portent leurs propres conflits dans l’arène. Il s’agit de réfléchir à l’échelle humaine, et non d’un point de vue global. A cela, l’écrivain associe une réflexion sur la rédemption, thème en lequel il croit profondément, mais dont il nous explique qu’elle ne va pas sans difficultés. Le changement, même espéré, fait toujours peur. C’est donc un questionnement sur l’identité qui porte le livre. Au fil du recueil, on croise des dizaines de guerrier, dont les actes se ressemblent et semblent reposer sur les mêmes assises. Mais, nous dit le psychiatre, rien n’est plus différent que deux personnes qui perpètrent le même acte.
Anne-Marie Desplat-Duc aborde un tout autre thème. Avec le huitième tome des Colombes du Roi Soleil, elle nous décrit le quotidien de ces filles éduquées à l’école de Saint-Cyr parce que leur père s’était ruiné au service du roi. Si madame de Maintenon s’était voulue un brin novatrice, les dévots ont vite repris les rennes de l’institution, instituant une discipline de fer. Dans ce volume, on suit les aventures de Gertrude, emprisonnée suite à un acte de violence. A l’époque, le roi envoyait souvent des prisonnières peupler la province du Québec, et c’est là qu’ira Gertrude. Parallèlement, son amie Anne demeure elle à Saint-Cyr, et l’on suit également son parcours dans cette institution devenue si sévère.
Enfin, Ella Balaert, dans Les Voiles de la Liberté, nous conte les pérégrinations d’un jeune clandestin embarqué pour les Amériques. C’est un roman initiatique, porté par les bouleversements majeurs qui se jouent à ce moment-là (on est en 1777).
A noter, ce qui n’apparaît pas d’emblée à la lecture de cette chronique – et qui ne m’a pas semblé évident à moi non plus – que ces quatre livres sont destinés à la jeunesse. Comprenons-nous bien : cela veut surtout dire que l’on a affaire à des éditeurs qui ont fait le choix d’offrir de la littérature de qualité à de jeunes lecteurs. Si je peux me permettre cette remarque, il serait fort dommage de passer à côté!
Bibliographie
Fabrice Colin, La Saga Mendelson, Tome 1 : Les Exilés
Édition Seuil
2009
Armand Cabasson, Par le sabre et l’épée
Édition Thierry Magnier
2009
Anne-Marie Desplat-Duc, Les Colombes du roi Soleil, Tome 8 : Gertrude et le Nouveau Monde
Édition Flammarion
2009
Ella Balaert, Les Voiles de la Liberté
Edition Gulf Stream, Coll. L’Histoire comme un roman
Suite à un souci matériel, nous ne pouvons pas mettre en ligne les photos prévues pour ce reportage. Nous essayons de régler ce problème, mais que cela ne vous empêche pas de lire les lignes qui suivent! C’est moins aéré, mais toujours aussi intéressant
26 mars, arrivée à Lyon.
Tôt ce matin, j’ai pris le train. J’ai apprécié de rejoindre ce flot de voyageurs descendant du métro, et que j’avais souvent envié, avec leurs valises et leurs destinations inconnues. Cette fois, je suis parmi eux, et le train m’emmène sans retour possible vers une ville jamais visitée encore.
Arrivée à Lyon, la gare en effervescence a pour moi une atmosphère de vacances. Dehors, je débarque en plein centre des affaires, une place carrée encadrée par de gros bâtiments administratifs. De là, Jeanne qui vient me chercher m’emmène dans le métro, qui ressemble étrangement à celui de Prague, avec son design années 80. L’après-midi, Jeanne me sert de guide pour une visite touristique. Nous prenons la « ficelle », ce funiculaire ainsi surnommé à cause de l’épaisse courroie qui le tracte. La pente est raide pour grimper jusqu’au sommet de l’une des deux collines de Lyon, la Fourvière.
On a l’impression, tassés dans le petit wagon, que celui-ci va tout bonnement se décrocher et dégringoler la pente. Mais comme je m’en apercevrai plus tard, mieux vaut emprunter le funiculaire que de faire le malin et choisir de monter à pied…
D’en haut, sur l’esplanade de la Basilique Notre-Dame de Fourvière, à l’impressionnante façade surchargée de bas reliefs où une cohorte d’anges et de saints paraissent surveiller les visiteurs ; on jouit d’une vue panoramique sur la ville. Au bas des jardins qui garnissent le flanc de la colline s’étend le Vieux Lyon, jusqu’à la Saône qui borde la rive ouest de la presqu’île. Sur la presqu’île, architecture haussmanienne et grandes places ornées de statues dignes de Versailles. De l’autre côté, passé le Rhône, c’est le nouveau Lyon. Par beau temps, on peut voir les montagnes à l’horizon, monticules bleutés couronnés de neige. Au Nord, la deuxième colline, celle de la Croix-Rousse, exhibe des maisons couleur ocre entassées les unes au-dessus des autres. Nous entrons dans la basilique, où j’ai la surprise de trouver un ascenseur. Incongru dans le décor surchargé d’or, de mosaïques, de sculptures et de peintures jusqu’au plafond -plafond compris- ; il permet d’accéder à la crypte, plus calme et austère.
Nous empruntons le chemin sinueux qui descend à travers les jardins ornés de rosiers et de statues, puis d’interminables escaliers rivalisant avec ceux de Montmartre, avant d’atteindre le vieux Lyon et son air de Provence, avec ses maisons peintes dans toutes les nuances de l’ocre, du jaune sable au rouge terre. Les rues sont étroites, bordées de hautes façades, et de mystérieux passages relient les immeubles entre eux, à couvert. Ce sont les fameuses traboules, qu’il convient d’emprunter avec un guide si l’on ne veut pas perdre tout sens de l’orientation…
Mais la nuit tombe, le reste de la visite sera pour demain…
27 mars, ouverture du festival.
Celui-ci se tient au Palais du Commerce, une grosse bâtisse tape-à-l’oeil, mais néanmoins impressionnante. Quel lieu fastueux pour abriter les histoires sordides du roman noir ! J’entre avec Olivier, que j’abandonne à la buvette (parce qu’il y est serveur, et non consommateur, du moins à cette heure matinale). Je pénètre dans la grande salle qui héberge le salon du livre, avec sa ribambelle de libraires. Je remarque que les polars scandinaves sont de plus en plus nombreux… Un large choix est présenté, seul regret : une seule librairie propose des oeuvres en langue originale…
Je me ballade, fais plusieurs fois le tour du festival, avant d’aborder un jeune libraire afin de l’interroger sur sa marchandise. Nous discutons du polar en général, du marché du livre : contrairement à ce que j’ai déjà entendu dire, ce jeune homme pense que le marché du livre stagne, grâce à la loi Lang qui permet que le prix du livre soit fixe d’un point de vente à l’autre, protégeant ainsi les librairies indépendantes. De plus, malgré la « crise », le budget culturel ne semble pas atteint, au contraire. Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, toujours selon mon libraire, le système de distribution n’est pas le même : les prix ne sont pas fixes et peu d’auteurs et de maisons d’éditions sont représentés, comparativement à un pays comme la France. En tout cas, conclut-il, le polar se vend mieux que la littérature générale, confirmant par là mon avis selon lequel la littérature dite de genre attire plus de monde malgré la mauvaise presse qu’on lui fait (vous connaissez la chanson : roman de gare, histoires pour adultes immatures etc)…
Ensuite, le libraire me présente les deux auteurs qu’il a lus pour préparer le festival : Lawrence Block et Ian Levison. Le premier a écrit une série de livres mettant en scène un libraire cleptomane. Ce sujet me plaît aussitôt, et il paraît qu’on rigole bien. Pareil avec Ian Levison. Je me laisse convaincre, et j’achète un de chaque. Vous pourrez lire la chronique de Levison à la fin du dossier !
Comme le jour d’ouverture comporte peu de conférences et de dédicaces, je décide de reprendre mes activités touristiques.
Je longe la Saône en direction de l’église St-Georges, derrière laquelle commence l’interminable « montée St-Georges » à l’assaut des amphithéâtres gallo-romains qui se trouvent au sommet de la Fourvière, non loin de la basilique. Je ne savais pas à quoi je m’engageais ! J’ai du m’arrête plusieurs fois le plus dignement possible afin de reprendre mon souffle, et à cette occasion j’ai pris des photos, pour preuve de mon martyr !
Et voilà enfin les amphithéâtres, plutôt impressionnants.
Une fois redescendue, je me rends dans une librairie recommandée par Olivier pour y faire quelques emplettes. La librairie est tenue par deux charmants jeunes hommes aux cheveux longs… Là, je me lâche sur les occasions : Cérémonies barbares d’Elisabeth George, Le Labyrinthe de Pharaon et Les Pèlerins des ombres de Serge Brussolo, et un bouquin en anglais de Patricia Highsmith.
Fin de journée, moi qui croyais rester tranquille avec mes nouveaux livres ! Mais Jeanne en a décidé autrement, et me voilà embarquée pour une soirée tous frais payés par les amis de Jeanne. Au programme : bière camerounaise, et bar de nuit jazz. Si vous cherchez le patron, c’est celui qui joue du saxo ivre. Et la moto près du comptoir, c’est celle du serveur. Et le Noir rébarbatif à l’entrée, c’est le videur un brin capricieux. On essaie de me faire danser le jazz, pendant que j’essaie désespérément d’expliquer à mon créancier de la soirée ce qu’est que le metal. Sans guère de succès.
Après cela, nous ratons le bus, nous prenons celui de 3h, nous échangeons nos chaussures une fois arrivées à 20 min à pied de l’appartement, car mes talons ont eu raison de ma tolérance à la douleur… Echange burlesque, car je me retrouve avec les baskets de Jeanne sous ma grande jupe rouge… Enfin, tout cela est terminé, je peux retrouver mon lit pour quelques brèves heures de sommeil.
28 mars.
Pour ma plus grosse journée de festival, je suis la seule de l’appartement à me lever à l’heure, et pourtant j’ai pâti de ma soirée terminée à 4h du matin… Me voilà donc revenue sur les lieux, pas très fraîche mais faisant bonne figure pour suivre une conférence sur les tueurs en série, histoire de bien commencer la journée.
Après cela, dissuadée par la queue de trois kilomètres pour assister à la rencontre Jean-Christophe Grangé, je recommence à rôder dans le salon. Là, je repère Jean-Luc Bizien, qui n’est pas trop sollicité, et dont j’ai acheté le livre (chroniqué en fin de reportage, bien sûr) histoire d’avoir un prétexte pour discuter cinq minutes. Je le questionne alors sur l’écriture des romans à suspense. Il me confie que, comme le dit son ami Serge Brussolo (qui est aussi son maître en matière d’écriture), les romans « à énigmes » plaisent surtout aux femmes, qui aiment ce jeu un peu « sado-maso » qui consiste à essayer de deviner le fin mot de l’histoire. Mais si toutefois on le découvre, les lectrices se mettent à détester l’auteur ! Il s’agit pour Bizien d’un jeu intellectuel, mathématique. Il commence ses romans par une scène d’ouverture forte. Connaissant à fond ses personnages et la fin de l’histoire, il n’y a plus qu’à placer les pièces du puzzle de façon à ce qu’on ne puisse suivre sa trace. Il compare son travail à celui d’un magicien : le truc, c’est de dissimuler les informations et le fond de l’intrigue en attirant l’attention du lecteur sur d’autres éléments.
Il me confie également qu’il écrit en ce moment un thriller se déroulant en Corée du Nord… ça promet ! En tout cas, quand je lui dis que je suis surprise par la diversité de genre de ses romans, il me dit qu’il ne faut pas se laisser enfermer dans une case, que les lecteurs sont fidèles à un auteur et non à un genre, et qu’il faut forcer la main des éditeurs si on ne veut pas devenir, comme il l’a été un moment, catalogué romancier jeunesse ou ce genre de choses…
(J’avais oublié de lui demander de le prendre en photo, alors je suis revenue le photographier en douce un peu plus tard…)
Entre deux conférences, je me suis approchée d’un stand qui était celui de l’association Au Bord du Noir, qui édite régulièrement un fanzine comprenant nouvelles, chroniques et entretiens. Ce petit groupe débrouillard m’a l’air plutôt sympathique. Je vous invite à faire un tour sur leur site à cette adresse :http://abdn.free.fr
Après discussions autour de Leffe gracieusement offertes par la maison, le groupe des bénévoles, moi en plus, partons pour un bar « pas loin d’ici ». Bon, quand les Lyonnais disent ça, il faut s’attendre à vingt minutes de marche… Arrivés au bar, un généreux paie une tournée de pintes de Guinness. Nous n’étions déjà plus très frais, comme vous pourrez le constater…
En tout cas, on s’est tellement bien amusés que le patron nous a rabroué à cause du bruit…
Voilà comment se clôt ce séjour plein de surprises à Lyon. Je vous invite donc à jeter un coup d’oeil sur les comptes-rendus de conférences, ce sera sans doute plus instructif que mes déambulations touristiques !
Maloriel
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