Petites créations au fil des notes

Nous avons écrit ces textes en une fois, en écoutant un morceau de musique qui nous parlait particulièrement. Nous nous sommes efforcés d’exprimer ce que la musique nous évoquait, et ça n’a pas toujours été une tache facile.

John Surman, Edges Of Illusion :

L’écho de l’agitation de la journée ne résonne plus dans l’avenue que la nuit a rendu silencieuse. Je marche doucement sur le trottoir, à la faible lumière des lampadaires, le regard perdu dans le bleu-gris du macadam. Cette nuit, la lune ne brille pas, et les étoiles sont masquées par une couverture nuageuse assombrissant encore davantage ma vision. Je n’offre au froid mordant que mon nez, mon écharpe et ma barbe recouvre la moitié de mon visage, tandis que mes mains gourdes grattent le fond de mes poches. Sous mon bonnet, mes écouteurs crachotent cette mélodie hypnotique, hallucinante, qui se mêle à mon vague-à-l’âme et me pousse à déambuler, sans but. La nuit éclaire les doutes, les angoisses ; elle les apporte en couverture, elle borde les solitaires, les noctambules. Dans la rue, je ne croise personne, pas même un chat, pas une voiture. Au loin, j’entends les bruits étouffés d’une ville qui vit, même la nuit, mais je me dirige de l’autre côté, vers le silence, la solitude. Je monte encore un peu le son de la musique, qu’elle m’emplisse, qu’elle déverse sa mélancolie et tous ses fantômes en moi ; je ne souhaite plus penser ni déchiffrer les émotions qui s’imposent à mon âme en proie au doute, et qui ignore ce qu’elle cherche. À mesure que la mélodie se joue, je m’éloigne du centre, pour m’approcher du bout de ce monde. Je perçois, résonnant comme un accord subtil dans le chant du saxophone, le gouffre devant moi, et les cascades d’eau, de larmes et d’alcool qui chutent inexorablement dans le vide de la nuit. Des torrents de vies mises à mal, blessées, fatiguées ou juste indécises, serpentent entre les immeubles et les caniveaux, et reflètent le visage des gens, sans masque ni fard, qui s’y sont baignés. Je marche dans cette urbanité crasse, maudissant la lune de ne pas me montrer le chemin de mon repos, bénissant la nuit de me protéger du jour, de son ennui et ses faux-semblants.

Gradlon

Ludivico Einaudi, Primavera.

La lenteur paralyse nos gestes, immobilise la lumière nouvelle piégée par nos rideaux. L’aube attend, dehors, toute faite d’espoir et d’indécision. Il n’y a rien encore, tout est à naître.

Un commencement. Le parfum teinté d’humidité et de souvenirs de nuit, mêlé de fleurs encore closes, et d’herbes encore couchées, vient me rappeler cette pensée. Cela n’a pas encore commencé.

La lumière se déroule, souple, filée d’or et de bleu, de mauve et de vert. Elle chatoie dans les rideaux, elle ondule sur nos corps prenant conscience. Dehors le monde attend. L’aurore attend.

Je me lève, pour sentir le contact frais et lisse du parquet, tandis que j’avance vers la fenêtre, un peu indécise, pas tout à fait certaine que dehors, tout soit encore semblable à hier. Une note d’angoisse, un soupir d’appréhension, j’approche, je tire sur le tissu – comme de l’eau entre mes doigts – le jour se lève.

Dehors quelque chose est né. Le ciel bouge à toute vitesse. Les nuages dévoilent en se tordant des rayons vifs et acérés comme des archets de lumière. Le monde se compose sous mes yeux dans une symphonie lente d’ombres agonisantes. Le paysage se révèle, éclot une nouvelle fois, pur et délavé. Il n’y a rien de moi en ce que je vois, pas une ombre de doute, de préoccupation, de pensée. Le paysage est vide. Et empli de sa propre nature. Je vois le monde pour la première fois.

Maloriel