Pourquoi ?
Pourquoi les musiciens de musique dite « classique », et cela même si elle est baroque ou romantique, s’habillent-ils comme pour une soirée mondaine ? Pourquoi les auditeurs se doivent de revêtir robes du soir et smoking ? Ce qui se passe dans ces salles ornées de velours rouge ou ces églises grandioses n’a pourtant que peu en commun avec un air distingué et une politesse raffinée.
Un jour, j’étais à Prague, au coeur de cette vieille cité hantée par l’histoire, poursuivant les fantômes de Kafka dans les rues tortueuses ; quand j’ai vu cette affiche pour un concert jouant les Quatre Saisons à la cathédrale Saint-Nicolas. N’hésitant pas, tout à mon euphorie de me trouver dans cette ville magnifique, seule, loin de tout ce que je connaissais, j’ai acheté un ticket. Ayant fait ma valise pour un court séjour nécessitant beaucoup de marche à pied, je n’avais guère rien d’élégant à revêtir pour cette soirée. Je m’y suis rendue, intimidée par cette foule d’adultes dont aucun ne parlait français. J’ai erré dans l’église, ébahie par les dorures et les hauts plafonds, et la lumière du soleil couchant qui dévalait sur les tableaux et les sculptures angéliques. Je me suis assise, j’ai attendu en me raclant la gorge, comme tout le monde. Et puis, ça a commencé. Les musiciens se mettent en place, et d’un seul coup, la musique jaillit. Ils ont les sourcils froncés et les dents serrés, tendus comme leurs archets dans un seul mouvement de concentration. On dirait que cette musique, tellement évidente, limpide, leur demande un effort héroïque. Et c’est probablement le cas. Je vois mal comment une telle beauté pourrait surgir aussi spontanément. Ce n’est pas dieu qui souffle l’art aux hommes. Ce sont les hommes qui le travaillent avec la matière sanglante de leur sentiment. Ils sculptent, devant nos yeux, et collectivement, un morceau qui résonne et révèle la beauté du lieu qui les entoure. Mais par-dessus tout ils révèlent un morceau éclaté de beauté en moi, qui rougeoie et s’enflamme à mesure que les notes se chevauchent fantastiquement. La musique créée devant moi me fait rougir, elle disperse ma conscience, brise toutes mes réticences. Je ne suis plus un être singulier, portant son histoire personnelle ; je suis devenue un fleuve qui s’écoule sur eux et à l’intérieur du son. Un peu de ce flot me monte aux yeux, irrépressible.
Et devant moi, un homme ronfle. J’ai presque honte de mes larmes. Je les réprime, les dissimule. J’ai trop conscience des gens. Mais pourquoi sont-ils venus ? Pourquoi la musique, encore une fois dite classique, attire-t-elle les ennuyés ? Je ne m’ennuie pas, je suis ivre, totalement ivre, quelque chose en moi a chaviré puis sombré, s’est enfoncé dans les profondeurs inondées de lumière au fond desquelles s’ouvre le ciel.
La musique est une scène dionysiaque où les passions se lèvent et s’affrontent. La nécessité sociale de paraître respectable a fait oublier le caractère sacré et primitif d’une telle célébration. Elle est primale, violente, acide, effrayante, vertigineuse. Un concert de Vivaldi devrait se savourer avec la même intensité qu’une messe païenne qu’on fête avec des litres de bière et des headbangs.
Voilà pour la musique « classique ».
Maloriel