Une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, on chronique des disques!
Ce que j’écoute quand j’écris, par Maloriel
Fields of the Nephilim – Mourning sun.

Le murmure caverneux résonne dans un courant lumineux, bleu, il évoque la voix d’un magicien qui prononcerait une malédiction. Le voyage commence…
Après cette ouverture, l’album de Fields of the Nephilim s’envole. Il s’élève, soulève, et la musique m’emporte comme une bourrasque. Ecouter Fields, c’est flotter loin de la terre, un peu comme avec Anathema et leur opus A Natural Disaster.
La voix passe du murmure rauque à une puissance maîtrisée, mélodieuse, grave et profonde, que je peux sentir vibrer dans mon ventre, comme elle franchissait la chair. Hypnotique, les rythmes m’extraient imperceptiblement du réel pour un glissement dans une fantaisie un peu amère, à la fois mélancolique et intense, avec la force d’un rituel d’invocation. J’ai cette impression de vitesse, comme de traverser le ciel, et cependant la voix ne cesse de me rappeler les profondeurs de la terre.
Il y a aussi quelque chose de chaud comme l’obscurité d’un sous-sol agité des battements spasmodiques des spots, où des silhouettes dansent en oubliant la gravité. Il y a la fumée bleue d’un chaman qui fume le soir sur le pas de sa porte, la tristesse d’une route qui n’en finit pas, l’espace grandiose d’un ciel qui s’éteint lentement, le reflet du soleil dans l’eau, l’espoir au beau milieu de la nuit et une ivresse de danseur, de fou ou de magicien.
Des balades gothiques teintées d’un rock américain, des souvenirs de la batcave au son des basses et des guitares au son indéfinissable propre à cette période. Ce qui frappe, c’est la puissance des mélodies et de la voix remarquable de Carl McCoy, et la profondeur du son, qui donne une atmosphère aérienne et délicate à la fois. Un album enveloppant, exigeant, qui vous attrape et vous entraîne dans son sillage en vous laissant rêveur.
Asphyx – Death… the brutal way.
Quand j’écris, j’écoute aussi une musique capable de libérer certaines émotions enfouies, qui me sont moins accessibles comme la rage et la haine. J’ai trouvé un album dont la violence construite et efficace me convient diablement bien ces temps-ci.
Le chanteur nous raconte successivement l’histoire charmante d’un navire perdu où les marins finissent par mourir du scorbut en saignant des gencives, de l’extinction de l’humanité causée par des épidémies, de la mort des rescapés des camps sur la route de la salvation, de catastrophes cosmiques détruisant des mondes entiers, etc… Cette sarabande de mort a quelque chose de jouissif. Death… the brutal way, est un album qui porte bien son nom, car c’est du death, méchant, vicieux. Bien ficelé, assassin, plein de tripes et de lourdeur, des coups de marteau musicaux et des guitares saturées, et tout cela sans sacrifier la mélodie. On est là dans quelque chose d’intelligent, de réfléchi, et c’est donc avec une certaine délectation que la rage surgit et donne à la musique une profondeur inattendue.
Un album catharsis, en somme, qui purge de la colère, de la peur, de l’envie. Qui a dit que le metal était malsain ? C’est une vraie sinécure !
Gradlon raconte Tom Waits

L’ouverture est violente, martelée d’une voix rauque, marquée comme le visage de son propriétaire par l’alcool. Un rythme quasi-militaire ; la pièce pour laquelle a été écrite cet album parle d’un soldat allemand devenu fou qui tua sa femme, les percussions font leur office. Ici semblent marcher aux pas une armée de squelettes abimés, cette misère qui est la rivière du monde. Le reste suit logiquement, entre chansons sardoniques, cruelles et mélancoliques. Tom Waits a un univers à part, une patte singulière et reconnaissable entre tous : on perçoit aisément ces bars miteux, ces gueules cassées reposant sur une table auprès de bouteilles vides. En suivant les indications du chanteur, je traverse les rues crasseuses, et croise ces personnages insolites, si proches du fond du gouffre et qui se savent condamné à l’enfer ; Dieu est en voyage d’affaires… Même lorsque la voix se veut rassurante et flirt avec la ballade ou la berceuse, le pathétique et la fatalité refont toujours surface ; nous n’auront pas cette chance d’oublier que le sourire a disparu de cette musique. Et pendant que les trompettes et clarinettes renforcent le désespoir de ce conte macabre, les percussions se succèdent au piano pour accentuer l’insolite de certains tableaux, imprimer une audition très imagée à notre esprit. L’histoire racontée n’est pas évidente à saisir, mais l’univers développé, lui, apparait très clairement et ne peux que mettre en branle les rouages de l’imagination chez l’auditeur. Avec cette histoire, ces images insolites, cet homme mourant de faim dans le ventre d’une baleine, cet album parvient à parler de la rage, de la jalousie, de ce fond obscur que l’âme humaine tend à retenir, et qui parfois échappe à tout contrôle. « Blood Money is flesh and bones, eathbound », dixit son auteur.
Blood Money n’est peut-être pas l’album le plus abouti de son auteur, mais il a son imaginaire riche, glauque, que j’affectionne et qui m’inspire. Si la musique est appropriée et très bien réalisée, c’est, comme toujours, la voix éraillée de Tom Waits qui frappe au ventre et secoue les entrailles, nous emmenant, spectateurs, dans son monde original et ses récits grotesques.