Et cette fois, on parlera BD!
La musique pour donner la voix à ceux qui ne l’ont pas. La musique pour utiliser un langage que tous comprennent pour exprimer le quotidien d’un peuple, une ethnie, un groupe. Quelques notes, et les paroles d’un seul homme repris en chœur par un auditoire dont la chanson est le reflet. Une manière de redonner la fierté aux oubliés, aux brimés. Les opprimés et les méprisés, si leurs mots ne sont guère écoutés par leurs bourreaux, ouvrent une porte, créent la brèche en jouant sur le pouvoir universel de la musique. Il s’agit de faire relever la tête à ses semblables, de leur prouver qu’ils ne sont pas des incapables, comme le martèle les dominants sur le crânes des dominés. « Le pire est qu’on ait fini par le croire », comme le dit Hamé de La Rumeur.
Cette musique qui, même si ses acteurs s’en défendent, est bien celle de la révolte. Une révolte qui n’explose pas forcément, qui prends son temps. La musique peut redonner en partie aux hommes ce qui peut faire fléchir l’oppression : leur dignité.
Selon les genres, ces chansons ne vont pas forcément évoquer de but en blanc la misère et l’oubli des peuple. Elles parlent d’amour, d’alcool et d’excès ; elles parlent d’argent – celui qui manque, de haschich. Mais chacun s’y retrouve, et voit en elles un miroir de leur vie. Bien qu’intemporelle, cette musique s’est beaucoup développée au XXème siècle ; la musique a pris pleinement cette dimension sociale.
États-Unis, dans les années 30. Meteor Slim a abandonné sa femme et son jeune enfant, pour aller vivre son rêve : jouer de la guitare, devenir un bluesman célèbre. De rencontres en déboires, d’excès d’alcool au succès, relatif, le jeune homme créera sa musique et la chantera avec la justesse de ceux qui vivent cette vie faite principalement de vagabondage. Il y fera la rencontre et se liera d’amitié avec Robert Johnson qui dés les premières pages lui fera profiter de ses conseils. Conseils qui sont en fait l’essence même du blues :
« T’as une voix d’chiotte. Si tu veux jouer le blues, ‘faut qu’tu te sortes les couilles plus que ça, frérot. Parle de ce que tu ressens et là tu chanteras juste. Mes chansons sont toutes improvisées, jamais écrites. Tout peut jouer sur mon humeur. Je parle de ces vies idiotes. L’amour, l’espoir et toutes ces foutaises… La vie c’est d’la putain d’merde, tu vis si vite et tu crèves, c’est ça l’truc.
Son House chante et joue de la guitare avec une furieuse intensité. Comme si sa vie en dépendait. … c’est trop rentré ton truc. Déballe l’affaire, mon ami. Lâche tout… »
Il est rare que ces gens-là vivent longtemps. Poursuivis par la bouteille, les maris jaloux (on soupçonne Robert Johnson d’avoir été assassiné), la misère, la syphilis, leur existence est brève et reflète d’autant plus la réalité de cette musique. Comment détacher le blues de leur vie, lequel qui prévaut sur l’autre ? Ils chantent ce qu’ils vivent, vivent ce qu’ils chantent ; ils en viennent même à pactiser avec le diable à un carrefour dans le Mississippi.
Meteor Slim parcourt les routes avec sa guitare, jouant dans les bars, et malgré son succès, n’enregistre qu’un seul disque. Car, cette musique est improvisée, elle doit se vivre et se voir, chaque interprétation est différente, elle est la somme de toutes les heures de la journée qui vient de se terminer. Il y a cette peur de la routine et de l’ennui, surtout concernant la population noire, la première touchée par le chômage. Alors le blues ne cherche pas l’immobilité :
« Moi, j’suis comme Robert, j’rêve pas, je fais au jour le jour. ( … ) L’ambition c’est pour les connards.
— T’as p’t'être raison. Moi, le seul truc que j’ai réussi, c’est à m’griller un peu partout. Je m’sens jamais aussi bien que lorsque j’suis avec des musiciens. Juste à jouer comme ça pour rien.
— C’est juste ça qui est intéressant. Le reste c’est des conneries.
— Faire un disque c’est quand même pas mal.
— J’dis pas. Mais c’est secondaire. Le disque, il est là, gravé, ça ne change plus. Non, c’est cette putain d’routine qui ronge… Robert, lui, il a vécu très fort, pas longtemps et il est mort, c’est ça la bonne vie. Le reste c’est d’la branlette. »
Chantant des airs qui exposent sa vie de vagabond, Meteor Slim, comme les autres chanteurs de blues, touche le cœur de ses « frangins » noirs, redonnant ainsi le sourire à un peuple que d’autres voudraient savoir soumis.
« Je repars à la ville.
— Ben, reviens quand tu veux, et te sens pas obligé de faire des sourires à tout l’monde. Not’ vi, tu en parles bien dans tes chansons. On est solidaires ici, c’est comme ça qu’on tient… »
Le Rêve de Meteor Slim est une superbe bande dessinée. Et les bd traitant de musique, en dehors de celles mettant en images des chansons, sont rares ; c’est d’autant plus appréciable qu’elle soit de telle qualité. Elle dépeint, sans complaisance, les errements musicaux d’un jeune noir qui ne peut vivre sans le blues. Cette bd parvient à retransmettre parfaitement l’ambiance de cette époque et de cette musique, en couchant au crayon gras sur papier l’essence même de ce qu’est le blues. Les dessins sont sublimes, les textes pertinents, et rendent hommage à cette musique et à ces hommes. De plus, pour ne rien gâcher, l’édition est magnifique.
Frantz Duchazeau, Le Rêve de Meteor Slim, aux éditions Sarbacane. 2008
Grèce, 1936. Métaxas prend le pouvoir et interdit, entre autres choses, le Rébétiko. Cette musique populaire née dans les années 20 du mélange culturel des grecs issus des îles venus tenter leur chance dans les grandes villes et les immigrés d’Asie Mineure – de Turquie principalement, apportant chacun leur sonorités traditionnelles. Dans les banlieues d’Athènes et de Pirée, ces gens pauvres ou orientaux, marginalisés par la population bourgeoise ont alors développé une musique empruntant à beaucoup de genres différents, des sonorités orientales au tango et au fado. Utilisant des instruments devenus traditionnels grecs, comme le bouzouki et le baglama, ainsi que des guitares, violons et autres instruments empruntant à la tradition turque. Les rebétes chantent alors leur fierté et leur honneur, la misère dans laquelle ils sont plongés, et le haschich. Lorsque le régime pro-fasciste de Métaxas tente de les faire taire, les rebétes n’abandonnent pas et continuent de jouer, défiant l’autorité, au risque d’être envoyés en prison, ou d’être tués.
Comme Markos, à peine sorti de prison et qui ne pense qu’à reprendre son bouzouki et à jouer dans tous les tékés d’Athènes avec ses compagnons. Il y a certes ce risque toujours présent d’être pris par les policiers, mais ceci est écarté d’une chiquenaude :
« On n’attendra pas qu’on nous cueille ! On court plus vite que les poulets, non ? Et nous on sait pourquoi on court ! »
Ce n’est pas juste une bravade, c’est un mode de vie. Les rebétes sont fiers et dignes et chantent leur vie et leur liberté avec pudeur et une certaine poésie.
Le Rébétiko se chante, se danse et se fume, mais il ne s’enregistre pas sur disque, tout au moins, pas à cette époque. Car pour pouvoir enregistrer ces disques, il faudrait passer la censure, éviter les sujets qui fâchent, le haschich, faire de la « guimauve » :
« Markos, ce tourbillon, c’est le sens même de l’Histoire. Nous vivons le siècle de l’enregistrement. Avant la musique s’évaporait, maintenant rien ne se perdra plus… Markos, qu’est-ce qui te gêne là-dedans ?
— Rien ne se perd.
— Un problème ? Il est têtu hein ? Mon ami.
— C’est normal, Monsieur me propose de m’arracher les boyaux. N’est-ce pas comme quand tu arraches les boyaux d’une chèvre ? Sais-tu ce qui se passe ? Ça ne repousse pas… »
Rébétiko (La Mauvaise Herbe) raconte donc quelques jours dans la vie de quelques rebétes dans la Grèce de 1936. Encore un fois, c’est réalisé avec justesse et sans complaisance ; une véritable plongée dans le quotidien de ces musiciens marginaux aux yeux toujours rouges et gonflés, à la gouaille teintée d’argot, à la vie loin d’être honnête. Les dessins, sublimes, captent la lumière méditerranéenne avec précision et assurent la gageure de rendre très bien la musique en images.
Encore une fois, une bande dessinée à découvrir chez Futuropolis.
David Prudhomme, Rébétiko, Futuropolis. 2009