Bien que mondialement diffusée et disons-le même, matraquée sur les ondes NRJétiques, Mylène Farmer demeure pourtant relativement mal connue des néophytes. On en dit beaucoup de choses, rarement très sympathiques – c’est une pute, même qu’elle montre ses seins dans ses clips, et puis aussi, elle ne veut pas qu’on aborde sa vie privée, quelle prétentieuse -, mais finalement, rares sont ceux qui peuvent citer autre chose que ses titres les plus connus et donc, nécessairement, les plus galvaudés. On sait qu’elle a été censurée, qu’elle aime les shows à l’américaine, et enfin, que ses fans sont très nombreux et hystériques. Un portrait peu flatteur.
Mon propos ne sera pas ici de retracer l’histoire de la chanteuse, disponible sur des centaines de sites, qu’ils soient francophones, anglophones ou même russophones. Je voudrais simplement revenir sur une carrière qui, d’après moi, mérite d’être considérée pour ce qu’elle est : le parcours d’une artiste, avec ses hauts et ses bas. Et bien sûr, vous faire comprendre que, si vous n’aimez pas les vieux albums de Mylène Farmer, c’est que vous êtes tous trop nuls!
I. Les funérailles de l’enfance
L’univers de Mylène Farmer s’est bâti sur une imagerie assez gothique(1), finalement : de la peur de quitter l’enfance à l’amour de la mort, conçue dans son aspect le plus esthétisé, romantisme fané d’une petite fille trop tôt voilée de noir. Bien que le gothique ait de plus en plus tendance à se caricaturer lui-même, n’oublions pas cependant qu’il exprime le plus souvent une noirceur sans équivalent dans les productions actuelles. D’une manière générale, les artistes les plus vendeurs, s’ils nous émeuvent, ne nous bousculent pas plus que ça. Mylène Farmer, et avec elle son mentor, Laurent Boutonnat, a fait le choix, pour débuter sa carrière, de s’appesantir dans une rêverie un peu malsaine, voire franchement glauque, plutôt que sur l’amour brisé des chanteurs de variété. Stratégie commerciale ou véritable pulsion de mort, il n’en reste pas moins que Mylène Farmer a débuté en chanson d’une manière tout à fait inhabituelle et, je trouve, remarquable. Maman a tord, c’était autrement plus dérangeant que Moi… Lolita(2)…
Ainsi, si Libertine n’est somme toute qu’une chanson de variété bien ficelée, le premier album de Mylène Farmer, Cendres de Lune, contient des titres bien plus sombres et intéressants.
Cendres de Lune est un album dans lequel les enfants ne sont pas tout à fait innocents, dont les gestes se teintent déjà d’érotisme et de mort. Ce thème de l’enfance pervertie, on le retrouve aussi dans un film, passé inaperçu, réalisé par Laurent Boutonnat et dans lequel Mylène Farmer tient le second rôle : Giorgino(3). Elle y joue une jeune femme à demi-autiste, recluse dans un monde enfantin plein de loups et de neige. On la dit responsable de la mort des orphelins confiés à ses parents, mais elle, prétend que ce sont les loups qui les ont tués. Un père devenu fou, une mère suicidée, et un jeune homme, Giorgino, incarnant l’innocence à l’instar de la femme-enfant aux gestes impudiques. Voilà les thématiques que développe le film, et dont Cendres de Lune se rapproche à bien des égards.
Ainsi, le premier single interprété par Mylène Farmer, Maman a tord, exprime-t-il le point de vue d’une petite fille amoureuse. « J’aime ce qu’on m’interdit / les plaisirs impolis / j’aime quand elle me sourit / j’aime l’infirmière, maman ». Si d’autres ont chanté les amours lesbiennes, cela n’a jamais été fait (je crois) en se plaçant dans la peau d’une enfant, avouant apprécier des « plaisirs impolis » qu’on se gardera de préciser. Cette chanson ne fit pas un tabac à sa sortie, et il faut dire que lancer une nouvelle chanteuse sur une comptine amorale n’était sûrement pas le parti-pris le plus lucratif.
A Maman a tord, succède Plus grandir, une complainte certes pas des plus originales, mais où Mylène Farmer parle de viol et d’enfance arrachée, de la peur de mourir, aussi. « Plus grandir, j’veux plus grandir / plus grandir pour pas mourir, pas souffrir / plus grandir, j’veux plus grandir / pour les pleurs d’une petite fille ». Le clip montre une Vierge en plâtre, une poupée, un prince pas vraiment charmant, une tombe que personne ne fleurit. La peur de la mort et de la souffrance, à qui le duo a su donner un visage un peu suranné, mais fort joli.
Oui, joli, ça peut vous sembler un qualificatif étrange, mais n’oubliez pas que là, on est dans les années 80…!
Et puis Chloé, une autre comptine, glaciale : « eh, oh, ce matin / y’a Chloé qui s’est noyée / dans l’eau du ruisseau / j’ai vu ses cheveux flotter / là-bas, sous les chênes / on aurait dit une fontaine / quand Chloé a crié / quand sa p’tite tête a cogné ». La chanson fredonnée d’une voix frêle, sur une mélodie joyeuse qui se noie progressivement dans les rides de l’eau, met mal à l’aise. La confrontation de l’enfant et de la mort s’opère dans un retournement : quand on nous dit « enfant », nous pensons (enfin, vous, surtout) à de grands sourires édentés et à des rires joyeux. Chez Farmer et Boutonnat, vous aurez bien des sourires édentés, mais pas beaucoup de peau autour. Ça jette un froid.
Je pourrais aussi parler de We’ll never die, cette étrange mélopée, où meurt un petit garçon dans la solitude d’un désert, ou du très surprenant Vieux Bouc : « Mmh, vieux bouc, je vous sens fébrile / aimez-vous / mon petit nombril? […] Oh, vieux bouc, êtes-vous fragile? Aimez-vous / mes cloches matines? / L’hymen / sera mon présent / Maintenant / j’ai l’enfer/ Dans le sang ». Toute la chanson mériterait d’être recopiée, ritournelle pleine d’humour qui amène pourtant à se demander si on ne parle pas, plutôt que du malin, d’un vieillard lubrique et d’une gamine…
Bref, Cendres de Lune est un album très, très spécial. Pas encore tout à fait abouti, peut-être parfois maladroit dans le traitement de ses obsessions, mais déjà résolument différent, jouant sur les bases d’une esthétique du bizarre, du dérangeant, que Mylène Farmer ne traitera plus jamais, à mon avis, avec la même subtilité.
(1)BOUHOU! Tu connais rien au gothique!! Quelle honte! Et après elle va nous dire que Marilyn Manson aussi il est gothique! Su à l’ignorante!
(2)Le premier titre d’Alizée, donc, écrit par Mylène Farmer, justement.
(3)Depuis, il est sorti en DVD et surprise! On dirait que ça se vend.
II. Religieuse et libertine
Oui, Mylène Farmer a usé de sa nudité, que ce soit dans ses clips les plus célèbres (Libertine et Pourvu qu’elles soient douces), ou sur scène. Mais là où Madonna s’est exhibée par provocation iconoclaste, Mylène Farmer ne montre son corps que parce qu’il sert l’histoire. Elle pourrait certes se contenter d’insinuer son propos, mais si elle se dénude, c’est qu’elle se sert de son corps dans une intention esthétique, aussi bien que du décor lui-même. Je n’ai pas discuté avec elle pour savoir cela, il suffit de regarder les films pour s’en rendre compte. A aucun moment, on n’a affaire à de la pornographie.
Par ailleurs, aux clips hyper-remarqués pour « l’indécence » de son interprète, on oublie souvent d’opposer ceux où elle ne se dévoile pas : A quoi je sers, Tristana, Regrets, Désenchantée… Inutile de les énumérer tous. Mylène Farmer y est d’ailleurs si habillée que le mot « sexy » est le dernier qui vienne à l’esprit. A moins que vous n’aimiez les longs imperméables beiges. Contrairement aux vedettes actuelles, que je n’oserais citer tant elles sont nombreuses, Mylène Farmer n’a jamais éprouvé le besoin de remuer les fesses en gros plan pour vendre des disques. Même dans ses productions les plus récentes, comme le clip illustrant son duo avec Seal, elle est vêtue.
En fait, dans l’œuvre farmerienne, la pudeur s’oppose sans cesse à l’exhibition : « Et pour un empire / je ne veux me dévêtir / puisque sans contrefaçon / je suis un garçon ». Avant d’offrir une chaste nudité lors du concert de 1996 à Bercy, Mylène Farmer a donné un autre concert, en 1989, pendant lequel elle a chanté engoncée dans les taffetas de Thierry Mugler. Ce jour-là, les fans ont eu droit à un show baroque et funèbre dont on peut définitivement bannir le mot « sexy ». Dans le clip de Sans contrefaçon, elle est un pantin de bois. Dans A quoi je sers elle s’engage sur le Styx et contemple ses pieds pendant tout le trajet. Dans Désenchantée, elle s’évade d’une prison. La plupart du temps, l’évocation de la souffrance morale prime largement sur celle du corps, sauf à le voir comme une sorte de prison qui n’exprime pas ce que l’esprit ressent. A l’image du texte, l’album Ainsi soit-je est sobre, illustré par deux photos, représentant Mylène, en corset, et son double, le pantin en chemise masculine. Une dualité qui rappelle que l’artiste n’est pas qu’un corps, mais qu’il est aussi cela, une icône publique.
Ainsi Mylène Farmer est-elle à la fois pute et prude. Le corps, objet de plaisir sans limites, est aussi vecteur de souffrance. Et quoi qu’il arrive, quelque chose, ou quelqu’un, finit toujours par venir le souiller. C’était déjà le cas dans Plus grandir, c’est évident dans le beaucoup plus récent Je te rends ton amour. Ce clip me fait l’effet d’une fatalité : après avoir joué avec son corps (Libertine), après l’avoir vendu (California), après avoir blessé celui de l’autre (Beyond my control), Mylène Farmer, aveugle, vient se confesser dans une église déserte. De l’autre côté, c’est le Mal (le mâle ?) qui l’attends, et vient la corrompre dans un sanglant viol.
Le corps, surface impermanente, fragile, est un moyen d’expression dont les possibilités sont infinies, je crois. Mylène Farmer a exploré, comme d’autres, dans d’autres domaines, l’esthétique de l’érotisme façon Liaisons dangereuses, dans la luxure, le sang ou l’innocence. Par ailleurs, elle en a chanté les déviances, et si scandale il y a eu parfois, c’est que le sujet était sensible, et sensible ne veut pas dire racoleur. C’est l’un des enjeux de l’art que d’admettre de nouvelles idées, non?
III. La rencontre avec l’autre
Un artiste n’a de réelle existence que s’il rencontre un public. Que celui-ci valide ou pas la démarche, ne détermine pas toujours (voire jamais) la valeur de l’artiste, mais sans lui, l’œuvre ne vit pas. A cinq reprises, Mylène Farmer a convié le public à venir l’applaudir. La première fois, c’était en 1989. Mylène Farmer n’est pas une chanteuse à voix, et l’était encore moins au début de sa carrière. C’est pourquoi la voir se dandiner devant un pied de micro ne présentait que peu d’intérêt. Par ailleurs, le soin apporté à son image n’aurait pas souffert une représentation banale. C’est pourquoi le duo s’est prêté au jeu du spectacle, et quel spectacle ! Le tout est finalement quelque peu redondant, à mon avis. Des costumes un peu tirés par les cheveux et peu seyants, une Carole Fredericks pas du tout à sa place se balançant comme une grosse cloche et couvrant de sa voix celle de Mylène Farmer, un décor peut-être un peu trop convenu. Mais néanmoins, on assistait là à un spectacle aussi lugubre que travaillé. On a souvent dit que Mylène Farmer ne donnait rien à son public, qu’elle l’apostrophait peu et ne se dévoilait jamais à lui. Mais que dire de ces mises en scène grandioses – d’aucuns diraient grandiloquentes – qui garantissent à la fois le plaisir esthétique et la rencontre avec l’univers intérieur de l’artiste?
Par la suite, Mylène Farmer a gagné en confiance et, il faut bien le dire, en charisme. Si la tournée de 1989 était peu conventionnelle, elle manquait cependant de chaleur. Une chaleur que l’on expérimente dans tous les sens du terme dans l’album du retour, Anamorphosée. Un disque plein de guitares, de soleil, et emprunt d’un détachement nouveau, qui devenait, il faut le dire, nécessaire. Exit les élégies à la gloire de l’esprit torturé, de la douleur et du sang. Place au monde. Les cloches sonnent sur l’Instant X, mais elles ne sont pas tant apocalyptiques que pleines d’entrain. Mylène se déshabille et ce n’est pas pour nous déplaire – pas parce que sa plastique est irréprochable, mais parce qu’on est enfin en face d’une femme et non plus d’une poupée de porcelaine.
S’il faut reconnaître que les mises en scène successives du Mylénium Tour puis de Avant que l’ombre sont de plus en plus mystiques (les critiques n’ont pas hésité à parler de « messe »), elles ont aussi gagné en beauté et en profondeur. Paradoxalement, il semble que l’artiste joue moins. La splendeur du décor, loin de la rendre plus inaccessible, l’épouse plutôt. L’espace de deux heures, on assiste à une véritable œuvre d’art total, sans pour autant perdre de vue l’humour et l’investissement personnel.
IV. Accoucher de soi-même
A partir d’Anamorphosée, il se passe un phénomène étrange. Quoi que la continuité ne semble pas à proprement parler rompue (musicalement, il y a un monde entre L’Autre et Anamorphosée, mais les textes sont bien toujours à la hauteur des précédents), Mylène Farmer semble s’être extirpée de cet univers à la fois sombre et léger qu’elle fréquentait auparavant. Difficile de dire alors si tout ce qui précédait n’était que l’incarnation parfaitement accomplie de la psyché de Laurent Boutonnat, ou si Mylène Farmer a simplement changé, ce qui arrive à tout le monde. La différence est toutefois frappante. Et pourtant, cette rupture n’est pas, pas encore, comme on a pu le dire, synonyme de perte de qualité. Il y a eu des ratés, sans aucun doute : Souviens-toi du jour par exemple, est à mon sens une chanson, et surtout un clip, de très mauvais goût.
Premier single, XXL, et pourtant, c’est dans le clip de Comme j’ai mal, trois simples plus tard, que s’opère publiquement la métamorphose. Pourquoi? Comment? Cette question ne cesse de me déstabiliser, bien que je sois particulièrement sensible à l’imagerie du recommencement. Si je m’appesantis sur cette surprenante renaissance, c’est parce qu’elle met en lumière ce qui me semble souvent oublié quand on parle de Mylène Farmer : elle s’est réellement renouvelée. Et pas seulement en secouant ses vieux oripeaux pour les rafraîchir, mais en acceptant de les considérer comme une partie de soi, qu’on ne peut renier mais qu’on peut choisir de regarder avec un minimum d’auto-dérision. D’où deux excellentes chansons, que j’ai pourtant détestées quand elles sont sorties : C’est une belle journée et L’amour n’est rien. Je les trouvais faciles et stupides, alors qu’elles sont simples, ce qui ne signifie certainement pas mauvaises : « A moitié pleine est l’amphore / C’est à moitié vide / Que je la vois encore », « Obsédée du pire / Et pas très prolixe / Mes moindres soupirs / Se métaphysiquent »… Loin d’être mal écrites, ses paroles montrent que Mylène Farmer possède enfin ce qui lui manquait peut-être auparavant : la légèreté. Pas par rapport à son univers, plusieurs chansons prouvant par leur mélodie et leur construction que cette dimension n’était pas absente. Mais par rapport à elle-même.
Aussi, s’il est vrai que Mylène Farmer a radicalement changé d’univers dans Anamorphosée, je ne crois pas qu’on puisse dire qu’elle ait perdu en richesse thématique ni lexicale. Cet album marque simplement un tournant, en ce sens que ses préoccupations sont moins nombrilistes qu’auparavant. Par ailleurs, des titres comme Libertine ou Pourvu qu’elles soient douces annonçaient depuis longtemps déjà l’attrait de l’artiste pour des considérations plus malicieuses et dans l’air du temps.
V. Et aujourd’hui…
Aujourd’hui, Mylène Farmer vend des sextoys, se roule sur son lit à la manière d’une midinette en chaleur en attendant que le téléphone sonne, et oublie fréquemment que, pour pouvoir porter le titre de « chanson », un texte doit être accompagné d’un minimum de musique, et que non, un stroboscope vert et un rythme lourd ne peuvent pas faire office de mélodie. Du coup, la communauté des fans se déchire. Les uns font semblant de toujours aimer ce qu’elle fait, car comme rien d’autre dans la vie ne les fait frissonner, ce serait trop difficile à supporter. Les autres basculent dans l’excès d’injures et les débordement verbaux, ce qui prouve combien ils sont attachés à celle qu’ils décrient. Les derniers, dont je fais partie, ont la curieuse impression de s’être faits avoir, mais ils ne voient pas trop quand ni comment, alors ils continuent d’aller aux concerts et d’écouter le dernier disque, dans l’espoir de saisir la transcendance qui doit nécessairement se cacher quelque part dans ces partitions superficielles, puisqu’on était bien sûr de l’y avoir trouvée un jour.
C’est vraiment difficile de pardonner à l’auteure de L’âme-stram-gram ou de Avant que l’ombre d’avoir osé fredonner Appelle mon numéro. C’est un peu comme si Noir Désir s’était mis à faire du Renan Luce : c’est presque cauchemardesque. Et c’est d’autant plus triste qu’il ne viendrait à l’idée d’aucune personne sensée, en écoutant Mylène Farmer aujourd’hui, d’écouter le reste de sa discographie.
Rendons donc grâce à la SPAI de m’avoir permis de réhabiliter, l’espace de quelques lignes, une carrière qui ne méritait pas d’être ainsi reniée.