Si rédiger un article un tant soit peu sensé à propos de Mylène Farmer n’allait déjà pas de soi, il est un groupe encore plus difficile à défendre, au premier abord. C’est la difficulté quand on s’attache à ce genre de sujet : comment réhabiliter un artiste incompris, quand vous admettez vous-même ses nombreux défauts?
Pourquoi tenté-je de le faire? Vous demandez-vous logiquement. Ben, parce que, je l’aime bien quand même. J’ai juste assez d’humour pour admettre que, parfois, j’ai mauvais goût.
Cela dit, j’ai mes raisons, fussent-elles étranges. Je vais donc simplement vous expliquer combien je suis une jeune femme naïve et fleur bleue, et, si cela ne fait pas remonter la cotte de celui dont je m’apprête à parler, au moins saura-t-il qu’il a une alliée en ce monde de mesquinerie.
Mais c’est qui? C’est quiiiii?!
Aujourd’hui, mesdames et messieurs, nous allons parler d’Indochine. Et j’espère de tout cœur que si un jour, Nicola Sirkis tombe sur cette page, il me pardonnera cette méchante introduction. On n’épingle bien que ce qu’on aime.
I. Dizzidence syntaxik
Indochine, c’est le groupe sur qui tout le monde aime bien taper. L’apprécier demeure inavouable, et pourtant, je découvre des amateurs tous les jours, parmi les gens qui m’entourent. Commençons par nous demander pourquoi.
D’abord, il y a l’imagerie années 80 qui leur colle à la peau. Quand je dis « Indochine », vous pensez instantanément à L’Aventurier, et à l’effarant clip de… j’ose à peine y penser… Canary Bay. Ou de toute autre chanson qu’ils auraient sortie durant cette inénarrable décennie. Ils ont fait des centaines de choses, depuis, mes ces images-là sont si datées, si invraisemblables, qu’on ne peut s’empêcher d’y revenir.
Notons tout de suite quelque chose : si aujourd’hui vous pouvez penser à ce qu’était Indo dans les 80′s, c’est uniquement parce qu’ils ont réussi à y survivre! La plupart des chanteurs qui ont sévi à cette époque ont bel et bien disparu des ondes, et il ne viendrait à l’idée de personne de les ressusciter.
Le deuxième point qui joue en défaveur d’Indochine, ce sont les paroles. Depuis que Nicola a demandé « est-ce que tu voudras faire / le sexe avec moi », l’expression est entrée dans le domaine public au même titre que le fameux « à l’insu de mon plein gré » de Richard Virenque. La plupart du temps, la syntaxe de Nicola Sirkis est désastreuse, et ses formules, pour le moins mystérieuses. Jugeons plutôt :
- « C’est dans la nuit de Rebecca / que la légende partira » (Trois nuits par semaine)
- « Toute nue dans une boîte en fer » (3e sexe)
- « Je n’embrasse pas / non je n’embrasse pas comme ça / mais que c’est beau la vie / pardonnez-moi / pardonnez-moi cher ami / de la patrie » (Je n’embrasse pas)
- « Et je sens ta peau même sans lumière / Les serpents sont légendaires » (Tes yeux noirs)
- Et le must : « Dizzidence Politik / Fa ba da pap / Dizzidence Politik / Fa ba da pap / Hôpital psychiatrik / Staliniste politik » (Dizzidence Politik)
Je me rappelle à ce propos avoir lu un débat complètement idiot dans le courrier des lecteurs de Rocksound, quand j’avais quinze ans. Les gens s’y battaient pour savoir qui, de Noir Désir ou d’Indochine, était le meilleur groupe. Pour moi, comparer Indo et Noir Dés’ reviendrait à comparer, je ne sais pas, Brassens et Hocico, par exemple. Mais bon.
Bref. Oui, Indochine a cumulé les perles, bien involontaires et d’autant plus amusantes. Il ne faudrait pas pour autant oublier que, d’une part, les paroles ont tout de même gagné en maturité au fil des années, et que, d’autre part, Nicola Sirkis n’a jamais eu la prétention d’écrire de bons textes, au contraire. Il arrive parfois que la modestie rattrape beaucoup de choses, et je trouve que c’est le cas ici, surtout si l’on compare Nicola avec son copain Brian Molko.
Enfin, si vous avez déjà vu Indo en concert, vous conviendrez que Sirkis est agité de tics étranges et un brin flippants. Mes amis et moi avons d’ailleurs déjà songé qu’il faisait en réalité passer des sortes de messages subliminaux. « Shae!! », « Tue-le, tue-le, tue-le », « C’est!! » (Ce sont des traductions phonétiques approximatives, bien sûr.) Il aime aussi prononcer des allocutions pleines de saveur, dont je retiendrai tout particulièrement celle-ci : « Hey, si demain dans ta rue, si demain dans ta rue, ou si demain dans ta ville, on te montre du doigt, parce que t’as les cheveux comme ça, ou parce que tu t’habilles comme ça, dis-leur, dis-leur que ce sont des pervers! » Un grand moment, assurément. A se demander s’il n’était pas totalement bourré.
Bien. Maintenant qu’on s’est remémoré combien Indochine était un groupe rigolo, essayons de comprendre pourquoi c’est un groupe chouette.
II. Aurore. Un chemin qui serpente
Tout commence avec Danceteria. L’album du grand retour. Celui que personne n’attendait, et surtout pas moi (je venais de naître à la sortie de L’Aventurier, rappelons-le). Le successeur de Wax, chronologiquement parlant. Mais alors, seulement chronologiquement. Thématiquement, et surtout musicalement, nous sommes à des années-lumière de l’espèce de gospel-jazz ultra kitch de Unisexe ou de Révolution.
Dès l’introduction, on sait qu’Indochine a changé. Exit les chansonnettes superficielles. Danceteria est une berceuse de boîte à musique. Pour l’enclancher, il faut l’ouvrir et s’y pencher lentement. Le jardin prend forme autour de nous. Progressivement, des silhouettes se détachent le long de la toile bleutée. La mélodie évolue d’elle-même, gagnant des ornements électro qui zigzaguent sur les coutures rock. Le fond est orcherstral, comme certaines chansons précédentes l’avaient laissé préssentir. Indo aime la musique. Le son des cuivres et le tintement de fragiles cimbales. Les violons qui miment le vent et les dunes, le piano qui tisse des massifs de ronces.
Bien que Nicola pratique toujours une syntaxe approximative, ses textes gagnent en maturité dans cet album. Peut-être parce qu’ils s’intègrent mieux qu’avant dans la musique. Peut-être parce que les deux semblent se construire réciproquement au fur et à mesure. Le surréalisme prend son sens, alors qu’il n’avait servi jusque-là que de couverture, de prétexte à écrire n’importe quoi. Danceteria est un album cohérent, pas seulement une collection de chansons. En fait, sans pour autant renier les anciens titres, qui ont déjà pour la plupart une couleur propre à Indo, il faut avouer que là, le groupe trouve, non pas tant sa personnalité, que, disons, des vêtements à sa taille. Si Wax était un album très adolescent, dans sa thématique comme dans sa construction, Danceteria est l’album du passage. Il ne raconte pas l’âge adulte – Indo ne le fera jamais -, mais le voyage. C’est, à mon avis, ce qui le fait paraître si réussi. Indo excelle dans la peinture de l’éphémère, des instants suspendus, dans l’onirisme. Nicola est meilleur quand il rêve à voix haute, plutôt que quand il cherche à décrire précisément. J’en veux pour preuve une chanson comme Justine, touchante dans sa légèreté, discrète, jamais pathétique.
Pour ma part, je trouve que les qualités de Danceteria trouvent leur pleine expression dans Rose Song. La mélodie de l’attente, « quand j’aurais dix-huit ans »… Suspension, rêverie. Et puis le noir… Et les guitares. Grandir, vivre, respirer. Liberté, frisson des vagues, chaleur. Ok, je m’égare. Mais quand même. Rose Song, c’est une vraie chanson, aboutie, cohérente. Maîtrisée. Avec des instruments, vous savez, pas comme tous nos « chanteurs », là, qui posent deux accords sur une gratte sèche et bêlent leur texte mièvre comme si c’était primordial de bien l’entendre, tellement il est bon. Dans Danceteria, Nicola n’écrit toujours pas super bien : Stef II est très rigolote. Cela dit, arrive un moment où c’est précisément pour ça qu’on aime Indo. Parce que sa maladresse a quelque chose de touchant.
III. Dollhouse
Quand arrive Paradize, il devient évident qu’Indochine n’est définitivement plus un transfuge des années 80. La personnalité du groupe est désormais en place. Les guitares font le dos rond sous la caresse d’une électronique discrète mais indispensable. Nicola sait chanter, à présent : sa voix a pris de l’amplitude et elle est plus posée. L’album aborde des sujets variés, avec une prédilection (pas spécialement neuve) pour le sexe. L’écriture a évolué, de l’évocation onirique à des constats plus crus mais jamais dénués de poésie. Indochine a trouvé son décor, son univers, entre romantisme un peu sombre, très adolescent, et sensualité extrême. Et on peut même entendre des textes vraiment chouettes, comme « Du haut d’un réverbère / Je regarde la Terre », image que je trouve, personnellement, inventive et décalée. L’album s’achève sur une jolie comptine, pourtant composée par le très arrogant Jean-Louis Murat, qui revient avec une certaine tendresse sur le passé du groupe, jouant sur son nom, ses connotations et ses thèmes-phares.
Quatre ans plus tard, Alice et June entérine la consécration. L’ambiance est un peu plus lourde, un peu plus moite. A des chansons énergiques succèdent des titres plus feutrés et mélancoliques, à l’image du très beau Pink Water, délicat et énigmatique. L’album possède une élégance et une maturité dans la composition qui le rapprochent plus de ses confrères anglais, Placebo en tête, que de ses collègues français. Quant à la chanson éponyme, c’est de loin l’un des meilleurs textes écrits par Sirkis.
Et puis, entre temps, il y a eu Hanoï, qui prouve s’il le fallait encore combien les compositions d’Indo sont efficaces et complexes. En version orchestrale, même des chansonnettes comme Salômbo prennent une dimension épique. Plus tous les live : quiconque a vu Indo en concert peut témoigner de leur chaleur et de leur extraordinaire énergie. Et révéler qu’un titre aussi ancien que L’aventurier n’a, en réalité, pas pris une ride.
IV. Le syndrome de Peter Pan
On aura beau analyser du mieux possible, être capable d’apprécier l’apport d’un artiste au monde parce qu’on a les connaissances nécessaires, il n’en reste pas moins que chacun aime des choses différentes, et qu’il est très difficile de savoir pourquoi. C’est une évidence qui frise le zéro en matière de réflexion, mais il est quand même bon de le rappeler : pourquoi aimons-nous ce que nous aimons? Et est-ce que nos goûts sont contestables?
J’aime quasiment toutes les chansons d’Indochine. J’aime bien Canary Bay parce qu’elle me rappelle mes vacances dans le sud et des chorégraphies débiles dans les vagues. J’aime bien Tes yeux noirs parce qu’elle a un goût de mystère et que sa simplicité même la rend poétique. J’aime bien Trois nuits par semaine parce qu’elle est terriblement efficace. Punishment Park parce que son texte me renvoie à des sentiments personnels et que j’en adore la mélodie. D’une manière générale, je trouve les compositions du groupe originales, amusantes et… chaudes. Les guitares, c’est ce que je préfère chez Indo. C’est ma facette lumineuse, quoi. Je voulais écrire sur Indochine parce que, d’un bout à l’autre de leur carrière, ils ont évolué, ils ont donné vie à un univers, une espèce de monde merveilleux et triste à la fois, plein de sonorités exotiques, de soldats qui se battent en vain, d’enfants perdus, de poésie surréaliste, de sexe, de vie. On pourra toujours épiloguer sur le sens de telle ou telle phrase, sur la pertinence de telle ou telle image. Elles me parlent toutes. Même maladroites, même incompréhensibles. Nicola Sirkis a donné de l’espoir à l’adolescente fleur bleue (niaise?) que j’étais. J’ai vu en lui l’adulte que je voulais devenir. J’ai jamais eu envie de sortir de cet univers-là. Feutré, fou, enfantin, naïf. Magique.