|
|
Éditeur : Gallimard / Collection « La noire »
Année : 2005 pour la traduction française
Je n’ai jamais cherché à savoir qui était Chuck Palahniuk. Il fait partie de ces artistes dont l’œuvre est si riche, si intelligente, qu’il n’est nul besoin de fouiller plus avant. Pour faire une comparaison explicative, prenons Marilyn Manson. Ses premiers albums témoignent d’une intention, d’une recherche thématique et esthétique, qui, à défaut d’être totalement abouties, donnent envie d’en savoir plus sur le personnage. L’œuvre de Palahniuk, quant à elle, est si parfaitement achevée qu’elle se suffit à elle-même.
Palahniuk possède une intelligence aiguë qui confine à l’extra-lucidité, et, comme il se doit, il est probablement fou.
Journal intime raconte l’histoire de Misty Willmot. Elle qui dans sa jeunesse rêvait de devenir artiste peintre, travaille finalement à l’hôtel de Waytensea Island, où elle sert leurs repas aux riches touristes. Son mari, Peter, est plongé dans un coma irréversible suite à une tentative de suicide. Sa fille grandit dans l’ombre de sa grand-mère, qui à n’en point douter, ne tourne pas très rond. Rien ne tourne rond, de toute façon, sur Waytensea Island. On se croirait dans le Truman Show. Il y a tellement de réclames publicitaires qu’on dirait un plateau télé. Tout le monde joue un rôle dans ce spectacle bien calibré mais complètement barré.
A mesure que le livre avance, il devient évident qu’on ne va pas juste assister à la Grande Rétrospective de la vie de Misty Willmot. Pour vous expliquer grossièrement, disons que les habitants de l’île deviennent bizarres. Tout le monde semble s’être donné le mot pour inciter Misty à se remettre à peindre. Pendant ce temps, elle enquête sur les ultimes frasques de son mari, qui s’est amusé à murer des pièces dans des maisons de vacanciers, et à inscrire sur les parois de celles-ci des messages à la fois vulgaires et complètement ésotériques.
Qui parle exactement, on n’en sait rien. Le livre s’adresse à Peter mais a des allures de prophétie. Les dialogues n’ont aucun sens, les personnages aucune présence. Savamment orchestrés, les flashbacks s’insèrent dans une intrigue qui à chaque chapitre se pare d’un niveau de lecture supplémentaire. Ce qui le rend évidemment très difficile à résumer. Ce qui, à la base, se présentait comme une chronique quotidienne se transforme progressivement en une espèce de polar, qui lui-même écope d’ornements fantastiques. Nous voilà subitement en train de lire un thriller, tandis que la narration se met elle-même en abîme, aidée en cela par des protagonistes qui en savent trop pour être d’honnêtes personnages de roman. On pense à Rosemary’s baby pour l’aspect machination, et à Dick pour le côté hallucinogène.
Non content de nous piéger dans l’engrenage par son impeccable maîtrise de la mise en scène, Palahniuk nous conquiert parce qu’il écrit diablement bien. Rendons d’ailleurs hommage au traducteur, Freddy Michalski, car son travail n’a pas dû être de tout repos. Ce livre, comme l’était Survivant, est une espèce d’encyclopédie de l’absurde. Palahniuk adore donner les mots scientifiques et les définitions exactes. C’est une mine en matière de procédés, processus, compositions chimiques. A tel point que cela confine à l’obsession, et que cela donne à ses romans une tonalité à la fois bizarre et sordide.
Brutal et pourtant impeccablement distant. A vif, mais froid. Le style de Palahniuk ne connait pas d’équivalent. Il est l’un des rares, très rares auteurs contemporains à être encore capable de renouveler la littérature. Sans aucune arrogance, sans concept foireux. Simplement par son génie.
Malgré toutes ses extravagances, Journal intime demeure un roman, et si la manière peut le laisser oublier, il en respecte la construction traditionnelle. C’est peut-être pour cela que sa fin déçoit. Trop conventionnelle, elle surprend par une certaine platitude, un dénouement somme toute attendu alors que le développement nous avait préparé à quelque chose de beaucoup plus décalé, voire à une réflexion méta-littéraire. Un peu comme si Palahniuk s’était aventuré trop loin, et qu’il n’avait plus su comment conclure, optant alors pour une solution de facilité un peu bancale. Que cela ne vous empêche pas de le lire, cependant. C’est parce que Journal intime est un livre passionnant et exigeant que j’en critique la fin. Ce serait dommage d’oublier ces aspects-là au seul profit d’une conclusion qui ne dure que quelques pages.
Kalys

Editions Critic, Rennes, 2010.
On connait Lionel Davoust pour ses talents de nouvelliste dont on a pu vous parler ici ou là avec des textes tels que L’île close ou bien Bataille pour un souvenir. Et voici donc que pour la publication de son premier roman aux Editions Critic, il reprend l’univers de cette dernière nouvelle, celui de l’empire d’Asreth.
Sur une couverture intrigante, deux pions se font face sur un échiquier et des cartes navales avec, au centre et en filigrane, un bateau. Avant même l’ouverture du livre en tant que tel, tous les éléments sont insidieusement mis en place et on ne peut que saluer le travail des deux illustrateurs qui ont participé à l’aventure.
Mais, puisqu’il s’agit d’un roman il nous faut parler du cœur de la chose c’est à dire du texte en lui-même. S’il fallait trouver une symbolique pour amener à parler de ce livre, on pourrait choisir celle de la dualité, à l’image de ce jeu d’échec dont il était question précédemment. La confrontation entre deux camps, deux idéologie autour d’un affrontement rhétorique et guerrier. Un court roman construit en strates, tout en finesse.
Tout commence in medias res, ou presque, comme un moment de calme avant la bataille. Une délégation diplomatique de l’Empire d’Asreth, avec à sa tête le généralissime D’Eolus Vasteth, se présente aux portes du Qhmarr en demandant la reddition du pays. A sa tête, Sharul Mherran, le gouverneur-conseiller d’un enfant-roi halluciné et trop jeune pour gouverner. Au travers de cette scène d’introduction, prélude à un conflit armé annoncé, se dressent les premiers clivages entre les deux nations. L’une à la philosophie orientale avec ses coupoles et son archaïsme apparent, face à l’autre et ses machines de guerre métalliques et son impérialisme aux inspirations romaines. Sur le fond des échanges rhétoriques, des ultimatums et des temporisation, un premier duel d’idées apparaît.
Et tandis que la diplomatie joue son jeu dans les salons qhmarris, l’histoire prend un autre point de vue en suivant Jael Vlancas, aspirant « artechnicien » sur la « Volonté du Dragon », le vaisseau amiral de la flotte et fleuron de la Marine Impériale. Prêt à lancer une offensive en cas d’échec diplomatique, l’homme participera à son premier combat avec son lot de doutes et de peurs à bord de ce vaisseau de métal face aux voiliers de bois de Qhmarr, comme de simples pions s’affrontant sur le Delta.
Si la diplomatie connait ses limites, elle prend un tournant particulier au bout de longs échanges qui aboutissent à un défi lancé par les Qhmarris aux Asriens. Une partie d’échec qui donnera au gagnant une victoire totale au conflit armé en contrebas de la cité. Ce jeu est en outre le symbole de ce qui oppose les deux camps : le lâh face à la technologie asrienne, la raison face à la folie, le destin face au libre-arbitre.
Et c’est à partir de là que les histoires se nouent : l’un faisant face à un jeu aux conséquences lourdes, l »autre subissant le feu des armes. Le tout se stratifie et se cristallise autour d’une partie d’échec. De surprises en surprises, de coups de maître en stratégies, il faut attendre la toute fin pour en connaître le vainqueur.
Sous le format d’un court roman, Lionel Davoust nous livre ici un premier roman qui regorge d’idées et de réflexions philosophiques au travers d’une construction originale. Le style est ouvragé et laisse entrevoir un travail du verbe maîtrisé. Pour autant que l’on aime ces univers steampunk, et les combats navals avec leur jargon si particulier, rendez-vous chez le libraire le plus proche.
Mott’
Rivière Blanche, 2010.
L’underworld est en pleine lumière ces derniers temps. Que cela soit à travers la bit-lit, les zombies ou bien à l’affiche des cinémas avec de beaux éphèbes à paillettes, le monde souterrain se réveille, rappelant au grand jour ces créatures mythiques qui peuplent notre imaginaire.
Parmi celles-ci, il y a Werner Von Lonwinsky et Les Vestiges de l’Aube. Sous une couverture noire illustrée avec un homme dans la pénombre, c’est un premier texte de David S. Khara qui se dévoile. A l’instar d’un autre entretien avec un vampire, la créature buveuse de sang humain qu’il est se livre cette fois non pas à une énième journaliste, mais au lecteur ,au travers de ce récit-enquête. Werner parle de lui-même et de sa condition, de son quotidien, et de son envie de se lier au monde qu’il a connu jadis.
Et cela passe par sa « rencontre » avec Barry Donovan, inspecteur au NYPD en proie à la dépression et aux prises avec une enquête des plus difficiles. Car s’il faut situer le décor de cette histoire, il vous faudra traverser l’Atlantique et vous installer dans un New York huppé, comprenez Manhattan et Central Park, avec leur lot de clichés qui ont imprégné notre imaginaire. Pour autant, oubliez les superproductions américaines et prenez comme références les NYPD Blues ou autres Law & Order. L’Amérique W.A.S.P ordinaire en quelque sorte, avec ses cols blancs et leurs loft démesurés, et ses cicatrices d’un passé plus ou moins lointain. Et au milieu de cela, une série de meurtres froids dans un Manhattan aseptisé.
La construction en elle-même reprend également les atouts d’une série américaine jouant habilement sur des « cliffhangers » et un découpage alternant action et ressenti, et des ouvertures qui donnent à ce premier roman les atouts d’un pilote qui ne demande qu’à être étoffé comme le montre la toute fin du texte.
Pour autant, cette trame scénaristique n’est qu’un prétexte à une rencontre, celle de deux êtres en quête d’une certaine identité qui puise des réponses au fil des rapports qu’ils entretiennent. Une polyphonie maîtrisée se construit ainsi, entre traumatisme et découverte de soi, avec comme clef de voûte, l’annonce de Werner de sa vraie nature et le désir de se faire accepter par des moyens qui sont parfois amoraux pour l’époque actuelle.
En somme, avec ce premier roman prometteur, David S. Khara jette ici les bases d’un univers vaste, en prenant à contre-pieds le mythe du vampire et l’ambiance du polar pour mieux parler des individus et de leurs identités. Posséder une âme, un sujet vieux comme le monde, même pour un vampire.
Mott’
Editions Glyphes, Paris, 2009
C’est avec une certaine impatience que j’attendais de lire cette anthologie. En effet, j’ai eu l’honneur de rencontrer Madame Chenu l’année dernière, et quoi que j’admirais déjà son travail, j’ai eu ce jour-là l’opportunité de rencontrer une femme passionnée et sincère, dont les centres d’intérêt avaient le mérite d’une originalité et d’un investissement toujours renouvelés. C’est que la Dame a le bon goût d’introduire en fiction des thèmes délicats et peu abordés : la maternité avec (Pro)Création, l’essence du mythe et de ses ramifications avec De Brocéliande en Avalon, et aujourd’hui, l’identité. Ou plutôt, comme le titre l’indique, les identités. Car un individu, contrairement à ce que le terme laisse entendre, n’est pas un. Il se construit sur ses origines, son mileu social, il se déforme au gré des aléas de la vie, parfois il se perd, et d’autres fois il se retrouve. Il est admiré ou méprisé, et bien souvent il ne voit pas le rapport avec son image dans le miroir. C’est de tout cela que parle Identités, volumineux recueil comprenant pas moins de vingt-six textes.
Lucie Chenu aborde dans sa préface tout ce que le terme d’identité peut suggérer aujourd’hui : le repli sur soi et la haine de l’autre, le narcissisme ou au contraire la perte de l’unité, la douleur de l’exclusion ou le bonheur de se croire membre d’un groupe. Elle souligne combien la pente est glissante, de l’appartenance communautaire au déni de l’autre. Et rappelle aussi que quoi qu’il arrive, on se construit toujours par rapport aux autres, avec eux ou contre eux. Ainsi l’anthologie est-elle toujours dure, car elle parle de lutte et d’amour, de rencontres et de pertes. Elle parle de ces moments de rupture où l’être décide de ce qu’il veut être. De ces moments où l’on a plus le choix. Où il faut, coûte que coûte, se positionner.
Trois chemins pour tenter d’explorer ce moi tentaculaire et fluctuant. La première partie, Identités meurtri(èr)es, traite de l’exclusion, du racisme et de la colonisation. Elle fait la part belle à des textes science-fictifs qui le plus souvent, font froid dans le dos. Il y est question de tous ces regards qui vous jugent, et de ces a priori qui parfois finissent par vous modeler à leur image. Du racisme familier avec Jean-Pierre Andrevon à l’extermination pure et simple contée par Claude Mamier, Jean Millemann ou Jean-Michel Calvez, en passant par l’impossiblité de s’intégrer dans les nouvelles de Claude Ecken, Jérôme Noirez et René Beaulieu ou encore la haine de soi et du monde avec Jess Kaan et Pierre-Alexandre Sicart, c’est toute les horreurs commises au nom de l’ignorance qui sont abordées. Cette partie est dure, elle n’épargne rien ni personne, et laisse à l’esprit un goût amer.
Avec Identités-Miroirs, Identité-mémoire, sont abordées toutes ces choses qui nous construisent, le regard des autres et celui qu’on porte à soi, les souvenirs… La Sloche d’Alain Le Bussy est amnésique et déconnectée des siens, le guerrier de Lionel Davoust livre bataille à coups de souvenirs qui s’effacent dans le sang, tandis que le jeune héros d’Orson Scott Card devient le réceptacle de souvenirs qui ne lui appartiennent pas. Constance Lolita, l’héroïne de Michèle Sébal, lutte contre le mépris qu’elle inspire et qui finit par faire d’elle une femme trop cynique. La princesse de Philippe Ward et Sylvie Miller n’en peut plus du regard moqueur que lui jettent tous ces gens plus beaux qu’elle. Le meurtrier d’Antoine Lencou voudrait seulement communiquer, être écouté, entendu. Au contraire, celui de Pierre Gévart n’existe que pour la haine qu’il porte aux Noirs. Tamika enfin, dans le texte de Li-Cam, choisit de recommencer, coûte que coûte.
Nous avons ri un peu, et déjà beaucoup grimacé, en abordant la dernière partie de l’ouvrage. Miroirs brisés, puzzles éclatés. Ou tous ces moments où l’esprit saturé décide d’abandonner la lutte. Où la raison s’égare, où le corps renonce. Il faut mourir pour être libre dans la nouvelle de Constance Bloch, les enfants se renferment et dérivent chez Denis Labbé et Carl Louvier, tandis que les adultes pètent les plombs avec Sophie Dabat, Estelle Valls de Gomis et Fredgev. Et tandis que Ludovic Lavaissière nous conte les répercussions du premier meurtre biblique, le fantôme de Tepthida Hay peine à se faire remarquer dans un monde encore plus fou que lui. Pendant ce temps, chez Léo Lamarche, une âme s’éteint doucement.
Seul bémol : bien qu’on prenne un grand plaisir dans ce voyage, il arrive qu’on s’y perde un peu. J’avoue que je me suis parfois demandé quel était le rapport entre ce que je lisais et la thématique du recueil. De la multiplicité des styles et des genres résulte par moments une certaine confusion du propos. Mais ce n’est qu’un défaut mineur compte-tenu de la richesse du livre.
La place me manque pour évoquer tous ces textes en détail. J’aurais voulu m’attarder sur ceux de Jess Kaan et Léo Lamarche, sur ceux de Denis Labbé et d’Orson Scott Card. En fait, j’aurais aimé vous dire un mot sur chacun d’eux. Tour à tour poignants ou cyniques, durs ou pleins d’amour, tous ces récits nous amènent à réfléchir, ils nous malmènent, et bien souvent nous obligent à nous positionner.
Oh, je ne les ai pas tous aimés, et il y en a bien quelques uns que j’ai trouvés bavards ou au contraire inachevés. Et comme ils sont peu nombreux, ce serait plus facile de me contenter de détailler ceux-là. Plus facile, mais injuste – et assez mesquin. Aussi je crois que la meilleure façon de rendre hommage à ce livre, c’est peut-être encore de saluer le travail de Lucie Chenu, de la saluer bien bas pour nous avoir offert ce florilège de grande qualité, et d’en recommender la lecture non seulement aux passionnés de fiction, mais aussi à tous ceux qui rêvent d’une lecture multiforme et intelligente.
Kalys
Edition Liana Levi, 2003
Dans une petite ville du Wisconsin ravagée par le chômage, un ex-employé de l’usine se voit offrir un emploi par le gangster local : celui-ci propose de…tuer sa femme. Pour commencer. Mais voilà, le narrateur y prend goût. Il y trouve l’argent dont il a besoin et un exutoire à sa colère.
Si ce bref résumé vous fait penser à une intrigue de roman noir, détrompez-vous ! Ce petit roman efficace est somme toute assez léger. Le personnage principal se dévoile tout en finesse, sans l’aide de longs monologues intérieurs. Le roman est aussi peu bavard que son personnage, sans devenir neutre. Non seulement on rit, mais on saisit en quelques phrases l’ampleur de ce désastre local, de la colère du protagoniste. Son opinion sur le monde surprend par sa concision et sa perspicacité : pas de discours démagogue et faussement empatique. Il y a une certaine cruauté dans ce livre, mais somme toute beaucoup moins que dans le monde où évolue notre tueur à gages. Pas de fioritures, pas d’histoires abracadabrantes. Le dernier meurtre du livre est une pièce d’anthologie qui ferait une superbe scène de film : pressés par le suspense, on en oublie presque de rire, et pourtant si on imagine la scène, elle est complètement ridicule !
Un roman qui se lit vite, un concentré d’action et d’humour, sans être creux pour autant. On y lit un portait ironique de l’Amérique d’aujourd’hui, dans lequel nombre de personnes autour du monde pourront se retrouver, car les lois qui régissent les relations humaines, si elles sont soulignées par les dégâts du capitalisme, sont les mêmes partout…
Maloriel

Edition du Masque, 2008
Voilà un livre auquel je ne m’attendais pas. Un travesti expert en boxe thaï et génie de l’informatique mène l’enquête dans le milieu gay d’Istanbul. De quoi être un peu dépaysé.
L’histoire : un mystérieux tueur en série s’attaque aux travestis portant des prénoms de prophètes, en leur infligeant la même mort que dans les écritures. Le narrateur cherche à faire la lumière sur ces crimes, étant donné que la police ne s’attarde guère sur ce genre de cas…
C’est un roman intéressant, d’abord parce qu’il a le mérite de nous emmener en immersion dans un milieu mal connu et mal réputé. De plus, les touches d’humour donnent un peu de légèreté à ce livre que je ne qualifierai pas de roman noir, malgré l’intrigue sordide et le milieu particulier dans lequel elle se déroule. Ce sont un peu les « aventures d’un travesti », ça se lit vite et avec plaisir. Un regret cependant, les personnages ne sont pas assez fouillés à mon goût. Le narrateur, qui s’avère pourtant être un personnage inhabituel, reste somme toute un brin superficiel. De plus, l’intrigue se clot peut-être un peu vite par rapport aux ressources déployées par le narrateur pour trouver le coupable. J’ajouterai à cela, mais c’est peut-être du à la traduction, que les dialogues semblent parfois artificiels : l’expression ne correspond pas vraiment à une langue parlée. Ils sont donc parfois un peu bancals et maladroits.
Mise à part ces quelques griefs, ce roman vaut le coup d’être lu, et d’ailleurs pour les intéressés, il ne s’agit que du premier volume d’une série de romans situés dans le même cadre. D’après mes informations, c’est le même narrateur, aussi peut-on espérer que le personnage sera plus développé au fil des épisodes de cette série originale !
Maloriel
Édition du Masque, 1999
Dans le Labyrinthe de Pharaon, on se retrouve en Egypte antique, dans une province gouvernée par un pseudo-pharaon (l’intrigue se déroule à l’époque où le pouvoir central s’affaiblit, si bien que des vassaux se réclament du titre suprême). Celui-ci, hanté par son avenir dans l’au-delà, fait confiance à un architecte renommé pour concevoir les plans de son tombeau, doté de pièges pensés pour triompher des pillards les plus astucieux. Seulement, Pharaon craint que son âme ne retrouve plus son chemin dans un tel dédale. Alors il se sert du parfum. Car lui-même et son architecte bénéficient d’un odorat surdéveloppé, aussi l’architecte prévoit un parfum inodore pour quiconque autre que lui et Pharaon. Mais Pharaon veut enterrer le secret avec lui. Aussi, il fait trancher le nez de son architecte, dévastant ainsi la grande beauté de ce dernier. L’architecte ne lui pardonnera pas, et se joint à la bande du plus célèbre des pilleurs de tombes, Netoub Ashra…
A partir de ce scénario intriguant et original, nous entamons une inquiétante promenade dans le monde d’une ancienne Egypte obsédée par la mort. Les personnages sont hauts en couleur, on va d’une aventure à l’autre, entre le policier, le roman d’aventure et le roman d’épouvante. Un mélange que Brussolo maîtrise diaboliquement bien. Ainsi les secrets de l’intrigue sont bien gardés jusqu’au moment adéquat, et les scènes d’action terriblement haletantes.
En somme, il n’y a rien à reprocher à ce livre passionnant qui se lit facilement d’une traite. A déguster le temps d’une nuit blanche…
Maloriel
Une jeune Anglaise fraîchement débarquée à Paris pour suivre un homme qui l’a délaissée trouve un emploi de gouvernante chez un aliéniste (l’ancienne dénomination des psychiatres). Mais la maison, conçue par la femme du médecin, une égyptologue, n’a rien d’accueillant. Inquiétante, peuplée des œuvres ramenées d’Egypte, dotée d’une immense cage abritant deux singes menaçants, et seulement éclairée par un volumineux tube de verre partant du toit pour plonger dans les entrailles de la maison ; Sarah s’y sent mal à l’aise, piégée. De plus, la femme du médecin, bien qu’imprégnant les pièces de sa présence, n’est jamais visible ; et les appartements du médecin sont formellement interdits à la jeune femme…
Quelque chose de Rebecca et de Barbe-Bleue s’esquissent ici, dans l’atmosphère d’un Paris de la fin du 19ème siècle obsédé par les sciences occultes. Un Paris où la modernité se mélange à la fascination pour la folie, où le rationnel se perd dans les méandres des fantasmes de cette population trop rapidement projetée dans un monde où la science est souveraine.
On apprécie avant tout la restitution de cette atmosphère fin de siècle, sombre et mouvementée, sur laquelle plane une menace de fin du monde. On visite l’intimité de Paris, sa face crépusculaire où les monstres de la mythologie renaissent dans l’ombre chaque soir.
Grâce à cette toile de fond convaincante, on se laisse emmener par le livre, et on assiste également à l’intéressante émergence de nouvelles méthodes pour traiter les déments jusqu’alors à peine considérés comme des êtres humains. Les hospices, la maison du docteur veillent à maintenir cette inquiétante étrangeté qui imprègne le livre.
Le suspense ne m’a pas autant tenue en haleine que dans ma précédente lecture de Bizien, La Mort en prime time. Mais j’ai découvert une intrigue plus lente, plus étrange, presque fantastique par moments. Le duo de détectives qui mène l’enquête est plutôt classique, mais fonctionne à merveille, arrachant des sourires au lecteur et créant avec eux une certaine connivence. On a plus l’impression d’avoir affaire à des types de personnages que de vraies personnes, ce qui fait ressembler le roman à un conte horrifique, mais fait regretter un peu de profondeur qui aurait instillé encore plus de malaise.
Une suite est prévue pour cet été. Je la lirai avec plaisir, en espérant que les cauchemars soient cette fois encore plus étranges.
Maloriel
« Interstitial Fiction. It’s all about breaking rules, ignoring boundaries, cross-pollinating the fields of literature. It’s about working between, across, at, and through the edges and borders of literary genres. It falls between the crack of other movements, terms, and definitions. These are stories to surprise us – stories showing us the literature holds possibilities we’d never imagined… »
Lorsqu’on a pour unique ligne de conduite de ne pas en avoir, non pas au sens moral mais en termes d’exploration et de réflexion, on ne peut, je crois, que lire ces quelques phrases avec avidité, et brûler d’impatience à l’idée de découvrir ces non-contrées, ces paysages sans définition ni contours qui nous sont promis, et rassemblés sous la bannière si poétique de l’Interstitiel.
Je n’ai pas l’impression qu’il soit nécessaire de revenir sur ce terme et ces connotations. Tout est là, dans cet enthousiaste résumé.
Concrètement, cette anthologie, deuxième du nom, rassemble des textes d’une grande variété et de tous horizons. Vingt-et-un, précisément. Vingt-et-un, c’est trop pour que je puisse m’attarder sur chacun d’eux, et c’est bien dommage. Ce livre est une mine pour tout amateur de littérature décalée.
Dans Interfiction, il n’y a pas de fil conducteur. Ce n’est pas une anthologie thématique, et c’est ce qui fait en partie sa richesse. La lire, c’est comme ouvrir des portes au hasard, qui donnent sur différentes époques, différents lieux, différents personnages. C’est un voyage dans l’imagination, et la preuve qu’elle est sans limites. Tout ça est plutôt enthousiasmant.
Si je devais faire un reproche à Interfictions, ce serait celui-ci : à force de demander à chaque auteur, à la fin de sa nouvelle, en quoi celle-ci est interstitielle, on a l’impression que les anthologistes comme les écrivains s’évertuent à faire malgré tout rentrer leur texte dans une case. Il me semble que, puisque par essence les interstices n’ont ni définition ni frontières, tenter d’en expliquer la portée est vain, voire redondant.
Mais ce n’est pas ce qui importe. Il est normal de souhaiter justifier son travail, même si celui-ci, par sa qualité, se passe très bien de justification.
Dans ce recueil, la poésie côtoie l’absurde et la mélancolie coudoie l’humour. On y parle de la mémoire et du temps qui passe. D’histoire et de politique. De symboles et de métaphores, qui révèlent l’humanité en filigrane. Le méta-littéraire chevauche l’anecdotique.
Je ne peux m’empêcher de m’attarder sur le très beau texte de M. Rickert, dont la poésie et la profondeur m’ont troublée alors même que l’anglais n’est pas ma langue maternelle. Il y a dans ce texte un va-et-vient entre onirisme et réalité, des fissures d’habitude invisibles que les mots révèlent. Il y aussi la nouvelle de Cecil Castellucci, une sorte de rêverie scientifique, quelque-chose comme de la science-fiction mais sans ses enjeux à grande échelle. C’est une réflexion sur l’oubli. Cela ressemble un peu à Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Une autre histoire, mais la même mélancolie.
Quoi encore? La très complexe nouvelle d’Alaya Dawn Johnson, difficile à résumer parce que ses ramifications sont immenses. C’est l’histoire d’un jeune militant qui meurt en prison. C’est l’histoire de l’impact qu’il a eu, médiatique, individuel, historique. E-mails, rapports d’autopsie, interviews, tout cela s’entremêle et dévoile la trame de quelque chose de plus grand. C’est dans les détails que se révèle la globalité, comme lorsque les historiens recomposent la réalité à partir de documents épars.
Et puis la troublante, et terrifiante, nouvelle de Peter M. Ball, où un jeune homme est perpétuellement poursuivi par un grand chien noir, qui mange ses copines et n’est visible que de lui.
En fait, il y a tant d’autres textes dont il faudrait parler… Bien sûr, je n’ai pas tout aimé. Bien sûr, je suis peu ou pas sensible à certains thèmes. Mais l’ensemble du volume réussit à aborder des sujets très différents et en même temps, tous reliés, en ce qu’ils disent l’humain et la beauté de sa fragilité. Ce qui est réussi dans cette anthologie, c’est la parfaite adéquation du tout et de ses parties.
Kalys
Pour lire la version anglaise de la chronique, c’est ici!
Ce numéro plutôt conséquent (114 pages en pdf), j’avais initialement prévu de le lire en plusieurs fois. J’avais lu la première et la deuxième nouvelle, et parcouru le reste. Et puis cette après-midi, je m’y suis plongée et y suis restée collée quelques heures. Car il faut le dire, ce numéro est envoûtant. Le thème de la malédiction y est abordé de diverses manières, offrant à l’ensemble du numéro une diversité de tons, de styles et d’univers. Cette impression se voit renforcée par les illustrations, en parfaite complémentarité en terme de thématique et d’ambiance avec les nouvelles auxquelles elles sont rattachées. Là encore, diverses pattes se remarquent et s’apprécient, enrichissant le webzine de couleurs et de touches d’imaginaires comme autant d’échos suscités par les textes. Que la malédiction soit abstraite ou incarnée dans un objet, qu’elle soit liée à une faute ou à une injustice, ou bien tout simplement au destin ou à la divinité, vécue collectivement ou de façon solitaire, les auteurs nous baladent de fantasy en épouvante, de science-fiction en fantastique.
On commence par une mise en bouche concoctée par David Chauvin : La Complainte d’Emérata, un joli récit teinté de mélancolie narrant une triste histoire de malédiction dans un cadre médiéval rempli de superstitions et de chevaliers prêts à défier des pouvoirs pas si maléfiques qu’ils le croient.
Puis, on embarque aux côtés des pirates et des commandeurs, dans une aventure maritime trouble, empreinte de nostalgie, avec Kevin Kiffer et sa nouvelle Les Vertes prairies. Je saluerai au passage la précision du vocabulaire naval qui donne beaucoup de crédibilité à l’histoire.
Philippe Goaz apporte la touche d’humour indispensable afin d’apporter un peu de légèreté à ce thème menant tout droit à la tragédie. J’ai beaucoup ris à la lecture de sa nouvelle, Coa et Couacs, qui joue avec les mots et l’archétype de sorcier.
Dans Trésors vénéneux, par Marjorie Wathier Toinon, on est séduit par la poésie de sa prose un peu rêveuse, dont on n’est guère surpris qu’elle émane d’une admiratrice de Léa Silhol (tout en précisant qu’elle s’en détache nettement). L’histoire m’a conquise par son étrangeté et sa beauté, même si, honnêtement, je ne suis pas sûre d’avoir bien saisi le dénouement. Que ce soit du à mon incompétence ou à un possible flou, les lecteurs sauront me le dire ! L’histoire tourne autour d’une malédiction pesant sur une famille d’orfèvres littéralement amoureux de leurs pierre précieuses… Le tout dans une ambiance crépusculaire.
Suit Dans les ténèbres, de Grégory Govin. Là, j’ai du m’accrocher car cet écrivain a visiblement un don pour la noirceur et l’épouvante. J’ai vu dans sa présentation qu’il n’en est pas à sa première nouvelle, et cela ne m’a pas étonnée du tout. Une grande maîtrise dans l’écriture vous fait infailliblement chuter dans un torrent d’horreur. Lecteurs sensibles aux scènes sanglantes (un doux euphémisme), soyez prudents !
Enfin, on passe de l’horreur pure à l’angoisse insidieuse, peut-être pire encore. Dans L’Horloge indique minuit, par Florent Lenhardt, on lit le journal d’un homme qui se prépare à une guerre nucléaire. Il n’a presque aucune indication sur ce qui se passe autour de lui, reclus comme il est dans sa cave. La panique monte, le déni, l’attente, la supplique, tout cela dans un beau crescendo qui vous cloue aux prochaines phrases. Et la nouvelle se termine d’une manière prophétique qui vous laisse pensif.
Ce numéro 2 est donc ce que je qualifierai d’une belle réussite, grâce à la qualité des nouvelles et des illustrations. Si quelques maladresses et légères incohérences subsistent par endroit, dans l’ensemble je ne peux donc qu’être admirative. En fait, le fond de ma pensée, c’est que ce webzine amateur et bénévole n’a rien à envier à certaines anthologies que j’ai pu lire, plus inégales finalement. Le très bon y côtoie le beaucoup moins bon, et ce n’est pas le cas ici. Même si j’ai mes préférences, les nouvelles sont toutes bonnes. Et ça, c’est vraiment agréable !
Je ne peux donc que vous recommander la lecture de Mots et Légendes, que vous pourrez trouver à cette adresse : http://www.motsetlegendes.com/
N’oubliez pas le prochain numéro, qui fait l’objet comme les deux précédents d’un appel à textes. La parution traitera du thème de la quête. Pour tous les détails, voir sur le site !
|
Les derniers articles parus
|