Un état des lieux et un plaidoyer.
Si les grandes maisons d’éditions se mettent toutes à ouvrir une collection SF/Fantasy, on ne peut pas en dire autant de l’horreur, la grande oubliée. Si elle continue à se produire au cinéma, réanimée par les réalisateurs Asiatiques ou quelques émergents Espagnols (Jaume Balaguéro pour Rec, Antonio Juan Bayona pour L’Orphelinat, Luis de la Madrid pour son travail avec Del Torro et Balaguéro…), ou d’un Anglais par-ci par-là (Tom Shankland, pour The Children) ; on peut dire qu’elle agonise en France (films tape-à-l-oeil et sanglants pour voyeurs en mal de souffrance : Martyrs, Frontières), et aux Etats-Unis (je ne pense pas avoir besoin de citer d’exemples).
Pourtant, on se raconte toujours autant d’histoires effrayantes, à l’école primaire comme au lycée, puis en fac, sauf qu’à cet âge, beaucoup d’entre elles sont devenues réelles. Car l’horreur des enfants est encore l’horreur des cauchemars, et peut-être que ces histoires servent aux plus grands à évacuer celle qui fait partie de la vie, avec ses drames et ses violences.
A l’heure où le polar français se met au gore à la limite du soutenable (voir les romans de Frank Thilliez et de DOA), la magie d’un Stephen King ou d’un Dean Koontz, qui ouvraient des portes sur l’hiver, des portes sur l’enfance, des portes sur les croque-mitaines et les démons des anciens folklores ; paraît s’enfuir du paysage de l’épouvante. L’épouvante s’est mise à l’heure moderne : sang et cynisme.
Les collections épouvante disparaissent des librairies, sinon sous forme de reliques chez les bouquinistes. Vous reconnaissez-vous dans cette façon clinique d’aborder nos cauchemars ?
L’horreur a toujours été un genre de l’imaginaire. Un genre de la nuit. L’expression privilégiée de l’inconscient, le privilège des enfants coincés dans les têtes d’adultes. Entre l’auteur et le lecteur, c’est une complicité qui s’installe, un souvenir commun, le partage sans tabou de ce à quoi, au fond d’eux, ils ne peuvent pas s’empêcher de croire au moins un tout petit peu. Celui qui a définitivement fermé les portes sur le dit « surnaturel » pourra-t-il encore s’immerger dans le profond malaise qui l’envahit en regardant L’Exorciste ? Ou bien n’y verra-t-il qu’une énième preuve de l’enlisement de la société dans un tenace héritage chrétien ? Il me semble que ce serait bien réducteur…
L’Ombre, la nouvelle collection, poursuit le travail de réactualisation des éditions Bragelonne : publier des grands noms anglophones. Sauf que là, au contraire de leur démarche avant-gardiste en ce qui concerne la fantasy, ça sent un peu le réchauffé : les auteurs édités l’avaient été au temps de Pocket Terreur et Fleuve Noir Epouvante. Signe d’un regain d’intérêt, peut-être, et je l’espère.
Car l’épouvante, comme la fantasy, la science-fiction, et tous ces genres marginalisés à la fois par la communauté littéraire et par les gens qui s’en réclament (mettant en avant une soi-disant différence et une faculté d’imagination supérieure à celle des autres pauvres lecteurs de Beigbeder et Jean d’Ormesson – je cite les noms qui me viennent à l’esprit) ; montrent avec évidence ce qui nous intéresse et nous passionne dans la fiction : elle met en scène les problématiques fondamentales de l’esprit humain. La terreur rend compte de notre expérience face à un monde qui dépasse notre compréhension. Elle parle à la fois du mystère inhérent au monde, à ce sentiment d’altérité et de petitesse, qui a à voir avec la notion de sacré, et cristallise aussi les angoisses propres à l’existence : peur d’avoir mal, de mourir, d’être impuissant. En ce sens, elle est nécessaire. Avoir peur en fiction, c’est non seulement se divertir, mais explorer et rationaliser notre part sombre. L’épouvante agit comme un vif stimulant à l’imagination, mais aussi comme un exutoire et une mise en mots salvatrice de notre expérience. L’épouvante a un double attrait : celui du pur frisson, nécessaire pour le divertissement et pour mieux nous connaître nous-mêmes ; et celui de l’autre monde, du « tout autre », comme dirait le théologien Rudolph Otto. L’autre monde, apparenté à celui des rêves, où tout change, où tout est possible.
L’horreur est, j’en suis convaincue, une sorte de fantastique. Pour cela, je me base sur les deux types de fantastique distingués par Denis Mellier (ça nous changera de Todorov, n’est-ce pas !) : un fantastique basé sur l’indétermination, où l’ambiguïté est reine, où ce qui est mis en avant, ce sont les mystères de l’intériorité, de l’esprit humain. Le genre d’épouvante à la Edgar Poe, donc. Mais il existe un autre type de fantastique, celui de la « monstration », un fantastique de la présence, descendant du roman gothique anglais, et de romans tels que Dracula. Le surnaturel est non seulement suggéré, mais il a carrément la place principale dans l’histoire, il en est l’un des personnages. C’est là l’épouvante que nous connaissons tous, celle de Graham Masterton et de Stephen King, pour ne citer qu’eux. Cette littérature cherche à faire peur, contrairement au fantastique d’indétermination qui repose plus sur le malaise et le jeu intellectuel. Ce fantastique-là est littérairement valorisé, contrairement au premier qui entre dans les « littératures de l’imaginaire ». Domaine sottement et illégitimement marginalisé, quand bien même Stephen King est traduit en quarante langues. Mais je parlerai sans doute une autre fois de cette dénomination de « littératures de l’imaginaire », qui regroupent quelques genres n’ayant rien à voir les uns avec les autres, sinon le fait qu’ils racontent des histoires, et se servent de la fiction narrative à la manière des mythes et des légendes, pour rendre compte du monde et de l’expérience humaine.
La série X-Files est à la croisée des deux genres : elle oscille entre le pur surnaturel et l’explication semi-rationnelle.
Pour ceux que les distinctions génériques intéressent, voici une liste des styles répertoriés : le merveilleux, où le surnaturel est accepté d’emblée, l’étrange, où il n’y a de surnaturel qu’en apparence, l’absurde, qui met en avant un défaut de sens, une vacuité ; le bizarre, qui donne à voir quelque chose qui sort de la réalité habituelle, et est apprécié pour sa singularité et son exceptionnalité ; le grotesque, d’essence carnavalesque, versant dans le rire ou le macabre, l’exagération malsaine. Vous constaterez que ces éléments marchent souvent de concert dans les romans d’épouvante, qui jouent sur tous ces registres pour provoquer leur effet, la terreur.
La terreur comporte un aspect paradoxale qui la rend attirante : si elle n’était que terrifiante, on ne lirait pas de romans d’épouvante. Elle est aussi envoûtante, excitante, attrayante. Sans doute parce qu’elle excite l’imagination, mais aussi parce qu’elle sort d’un monde froidement rationnel, monotone et terne. Contre le monde décrit, dit, cerné ; elle donne un aperçu d’un monde pas encore épuisé par les sciences et le discours : un monde indomptable, dont l’homme n’est pas le centre. L’épouvante nous rappelle non seulement nos cauchemars d’enfant, mais encore la peur de nos ancêtres, habitant un monde peuplé de forces mystérieuses et innommées, ce qui leur donne leur pouvoir et leur magie.
L’épouvante met en question l’ordre des choses d’une manière inquiétante : elle suggère que tout n’est pas forcément ce qu’il semble, ou du moins est susceptible de changer, de manière imprévisible.
C’est ainsi que la nuit qui a suivi mon premier visionnage de L’Exorciste, qui m’avait beaucoup impressionnée, j’en avais assez d’avoir peur, mais je me disais : cesser d’avoir peur, c’est cesser de croire en cet élément de chaos, c’est verrouiller les portes de l’imagination. C’est juste fermer ses volets pour ne plus voir les ténèbres. Il ne s’agit pas de croire au surnaturel, mais d’accepter l’aspect essentiellement inquiétant du monde.
Pour conclure, et pour aller plus loin, je vous donne le lien d’une base de donnée wiki (en anglais) qui répertorie une bonne partie des auteurs d’épouvante du monde entier : quoi de plus utile pour satisfaire une boulimie de lecture ? Frissonnez bien !
http://en.wikipedia.org/wiki/Category:Horror_writers
Enfin, jetez un œil à l’article suivant, Si l’horreur m’était contée… Bénédicte Lombardo, directrice de la collection SF de Pocket, nous a aidés à y voir plus clair. Comme elle est de la maison, vous devriez y trouver quelques renseignements intéressants sur la défunte collection Terreur, qui a si bien animé nos Nuits d’été…
Maloriel
1Référence à Nuit d’été, de Dan Simmons.