Ceux d’entre vous qui étaient adolescents dans les années 1980-90 se souviennent sûrement de Pocket Terreur et de ses couvertures rouges et noires, aux illustrations souvent psychédéliques. La collection était si vivace qu’on en trouvait même des exemplaires au rayon livres de Carrefour. Un succès qui, aujourd’hui, laisse pantois. Ou ému, c’est selon. Car devant le triomphe actuel de la fantasy, on peut légitimement se demander qui, à l’époque, a bien pu lire de l’horreur, genre qui lui est, à bien des égards, diamétralement opposé.
Je vous propose de revenir sur cette collection devenue culte, car elle a eu, à mon sens, une importance capitale pour la littérature de genre en France.
Et tout d’abord, un petit rappel historique :
Pocket Terreur est née en 1979, soit cinq ans après la sortie française de L’Exorciste, et un an avant celle de Shining. Je le précise, car il ne me vient en tête aucun autre exemple de films horrifiques ayant fait couler autant d’encre, et ayant rencontré un tel succès auprès du public, et en grande partie, de la critique. Il me semble que l’introduction au cinéma, et donc dans le domaine culturel, de ces thématiques, peut expliquer en partie le choix économique de publier, enfin, des auteurs jusque-là condamnés à l’anonymat ou au rayon « ado » des bibliothèques de quartier. On doit cette initiative à Patrice Duvic, collaborateur de la revue Galaxie puis de l’actuelle Fiction publiée par les Moutons Electriques. Anthologiste fameux, traducteur, ami de Philip K. Dick, Patrice Duvic, aujourd’hui décédé, a été LA figure centrale de la littérature dite de genre en France. C’est d’ailleurs également à lui qu’on doit l’introduction des plus grands noms de la science-fiction en France. N’oublions pas non plus qu’il écrivait lui-même (sa bibliographie est disponible ici)!
Devant la difficulté croissante de positionner le fantastique au sein de la littérature et malgré une baisse significative des ventes au fil des années, Pocket a tenu à soutenir sa collection le plus longtemps possible. C’est ainsi que le catalogue de Terreur s’est retrouvé transféré chez Fleuve Noir : nouvelle collection, nouvelles maquettes, nouveaux visuels, le but était de lui redonner un coup de jeune. L’aventure continue jusqu’en 2003. Vingt-quatre années quand même! En deux cent quatre vingt dix-neuf titres, la plupart inédits, Pocket Terreur s’est imposée comme la collection de référence en matière d’horreur, et, oserai-je le dire, de littérature tout court.
Mais pourquoi? Pourquoi elle n’arrête pas de répéter ça? Eh bien c’est exactement la question à laquelle je souhaite répondre avec cet article!
Avant Terreur, les seuls romans dits d’horreur publiés en France étaient ceux de Stephen King… Et ils l’étaient chez des éditeurs généralistes. Une bizarrerie sur laquelle je reviendrai, mais pour l’heure, disons simplement que l’horreur avait un public, mais pas d’œuvres…
Patrice Duvic a donc permis de découvrir enfin en français les maîtres de l’horreur, et si l’on en croit les ventes, avec un flair à toute épreuve! Qui aujourd’hui n’a jamais entendu parler d’Anne Rice et de ses Chroniques des Vampires? Il n’existe pas un amateur du genre qui ne connaisse désormais les noms de Graham Masterton, Brian Lumley , Graham Joyce, Laurell K. Hamilton… Et déjà, une première constatation s’impose : contrairement à ce que son titre laisse supposer, Pocket Terreur a publié un catalogue infiniment varié, dans lequel la poésie et la magie d’un Jonathan Caroll côtoient sans difficulté la pesanteur glauque d’un Brian Wood 1.
Il faut ici introduire une idée de genre. L’horreur, c’est quoi, exactement? Je ne peux que vous encourager à vous référer à l’article de Maloriel, publié dans ce même webzine. Car s’il est une chose importance à propos de l’horreur, c’est bien qu’elle appartient, définitivement, à la littérature fantastique. Pourquoi est-ce important? Parce que devant le succès grandissant du thriller, on ne peut que s’interroger sur le déclin de l’horreur. Si les ficelles sont les mêmes, le « frisson » ne naît ni des mêmes thèmes ni des mêmes buts. Là où semble-t-il le thriller joue de nos peurs les plus adultes, et les plus contemporaines, l’horreur fait appel à des ressorts plus enfantins, en introduisant le surnaturel dans le quotidien le plus banal. Et c’est pourquoi Pocket Terreur a tant d’importance à mes yeux : elle a contribué à renouveller et enrichir la définition du fantastique, relançant un débat qui en France s’enlise dans l’étiquettage. Les anglo-saxons se soucient peu de savoir si ce qu’ils écrivent appartient à l’urban fantasy ou au fantastique. Ils nous racontent des histoires, un point c’est tout. La définition du fantastique basée sur les oeuvres françaises du 19e siècle est périmée! Le fantastique, assimilé et transformé, est devenu une hydre dont chacun des visages nous égare un peu plus, pour peu qu’on veuille bien les contempler.
Terreur enfin, a ainsi prouvé que l’horreur pouvait être, je dirais même était, par essence, un genre destiné aux adultes. Les enfants n’ont pas besoin de lire pour avoir peur. Les œuvres publiées par Duvic témoignent d’une richesse, d’une profondeur et d’une variété dans l’interrogation de nos peurs, qui ne peut qu’inciter à la réflexion. Réflexion pourtant systématiquement refusée par nos universitaires, qui préfèrent se retrancher derrière leur barrière de livres savants, plutôt que de s’abaisser à lire de la littérature populaire.
Cela dit, Pocket Terreur est morte. Une partie de son catalogue, passé chez Bragelonne (collection l’Ombre), subsiste toujours, mais loin des étals de supermarché, squattés principalement, au rayon poche, par les livres de fantasy et les novelisations de séries télé.
Ce qui me semble pour le moins étrange, c’est qu’une autre collection, J’ai Lu Fantastique, existe toujours. Alors pourquoi ce déclin de l’horreur en particulier? Pocket Terreur était-elle trop affirmativement horrifique, par ses visuels peut-être? J’ai posé la question à Bénédicte Lombardo, qui dirige aujourd’hui la collection SF chez Pocket. Elle est d’autant mieux placée pour me répondre que la science-fiction subit le même revers que l’horreur : alors qu’elle marche bien au cinéma, elle est toujours peu lue. Elle constate, comme nous l’avons tous fait, que la fantasy explose littéralement les ventes. Mais c’est au rayon jeunesse qu’elle fonctionne le mieux. Harry Potter a fait office de catalyseurs, les auteurs se sont mis à écrire dans la même veine et le public a suivi. Mon propos n’est pas d’analyser le succès commercial de la fantasy. Cependant, Bénédicte Lombardo a fait une remarque qui m’a semblée très intéressante : les livres pour adultes sont aisément identifiables par le nom des collections et donc le genre auquel ils sont rattachés ; tandis que les livres pour enfants sont classés… par tranches d’âge. De là à conclure que les adultes liraient de tout si l’on n’étiquetait pas les livres? Après tout, ils lisent bien Harry Potter ou Les royaumes du Nord… D’autant plus que mon interlocutrice me dit que le lectorat d’imaginaire est très varié. Ces gens-là lisent aussi bien de la SF que de la fantasy ou du fantastique. Et même si les salles de cinéma ne sont pas combles, le public va voir les films qui ont eu une certaine couverture médiatique… Et Clive Barker, dont bon nombre de romans ont été publiés chez Terreur, se vend toujours chez… J’ai Lu Fantastique, notamment pour ses Livres de Sang, clairement plus horrifiques qu’Imajica, par exemple. Bref.
L’horreur est un genre passionnant, mal connu et mal aimé, que Patrice Duvic a contribué à rendre populaire, grâce à un choix éclectique et globalement de grande qualité, d’auteurs jamais publiés en France. La France a un problème avec les littératures dites de l’imaginaire, c’est un fait. Et les livres d’horreur sont comme les disques de black metal : personne ne les lit jamais, mais tout le monde en dit beaucoup de mal. La diffusion de cette collection était à mon sens un pari risqué, et la preuve d’une grande clairvoyance. Je crois que l’horreur est un genre nécessaire, parce qu’elle nous confronte à nos angoisses les plus primaires. Les évacue-t-elle? Je ne sais pas, mais il me semble que l’imaginaire gagne toujours à s’enrichir, que ce soit des terreurs nocturnes ou de références plus « lumineuses », telles que montrées en fantasy. Car après tout, fantasy et horreur ne sont que deux versants de l’esprit humain.
Kalys
Un grand merci à Bénédicte Lombardo, pour sa gentillesse et sa disponibilité!