Peu de gens le savent, mais Fabrice Colin est mort en 2005 1. Il a pourtant continué à faire parler de lui, notamment par le biais d’un blog, La Ligue Deu 2, où avec la complicité entre autres de Jérome Noirez, il s’évertue à « défendre ses convictions spécifiques quant aux domaines de l’imaginaire » (sic) 3.
Grâce à Catherine Dufour, nous savons aujourd’hui que les spectres n’ont eu d’autre choix que de se réfugier sur le Web pour échapper à l’Ankou ; il n’est donc guère surprenant d’y retrouver Fabrice Colin, aussi à l’aise dans ses nouvelles baskets numériques qu’il l’était dans la vie. Ce qui est beaucoup plus étonnant, c’est le nombre de personnes convaincues de l’avoir croisé IRL. In Real Life.4 Ce Fabrice Colin aurait publié plusieurs romans, et on l’aurait aperçu devisant avec insouscience dans les festivals littéraires.
Alors… Est-ce l’oeuvre d’un usurpateur? Fabrice Colin aurait-il réussi à tromper la mort? Etait-il humain, d’abord?
Aux Chemins de Traverse, on a pour vocation d’explorer les pistes négligées, et on n’a même pas peur. Armés d’une planchette de oui-ja, nous avons fait tourner les tables et convoqué Fabrice Colin pour tenter d’en savoir plus.
Fabrice Colin, es-tu là? (Tousse une fois pour oui, deux fois pour non, ça ira plus vite qu’avec la planchette).
Je ne peux pas tousser : c’est interdit là où je suis.
Bonjour Fabrice. Merci d’avoir accepté de venir parmi nous. Pour commencer, la question qui nous brûle tous les lèvres : c’est comment, la mort?
Chiant, comme prévu.
Ton décès a été annoncé, commenté, illustré dans un livre paru en 2008 (cf note 1). Est-ce que mettre en scène sa propre mort aide à l’accepter?
Le seul moyen d’accepter sa mort, c’est de réussir sa vie. En ce qui me concerne, il reste encore pas mal de travail, mais je travaille avec assiduité.
Le livre, tout en faisant semblant de te dénigrer, du moins de se moquer amicalement de toi, te rend en réalité hommage en construisant le portrait d’un jeune homme excentrique et doué. Cela me semble une démarche étrange, était-ce ton idée? N’y a-t-il pas un soupçon de prétention à se présenter soi-même de cette façon?
Ah ouais ? C’est marrant que tu aies eu cette impression. J’ai mis dans ce double fictif tout ce qu’il y avait de mauvais en moi : paresse chronique, prétention intellectuelle, tendance embarrassante à l’auto-apitoiement.
Le Fabrice Colin de Comme des fantômes n’a pas été foutu d’écrire le moindre roman en sept ans. Il faut croire que la différence avec le vrai ne saute pas tant que ça aux yeux.
La plupart des nouvelles inclues dans le recueil ont déjà été publiées dans d’autres supports. Qu’est-ce qui a motivé le choix de les réunir?
L’éditeur. C’est André-François Ruaud, aux Moutons Electriques, qui a voulu que ce recueil voit le jour. Grâce lui soit rendue.
J’ai l’impression qu’un certain nombre de tes oeuvres et activités (la Ligue, la Saga Mendelsson, Comme des fantômes…) te mettent en scène mais seulement en apparence. Qu’en faisant semblant de te dévoiler, tu opacifies en réalité le « mystère » sur ta personnalité réelle. Tu me fais penser à Jean Genêt. Pourquoi tous ces masques, ces fausses pistes? Est-ce que tout ça n’est qu’un jeu?
Les gens ont un rapport un peu trop sain avec la réalité, si tu veux mon avis. Ma personnalité n’est pas très intéressante mais tu as raison : j’entretiens autour d’elle un mystère qui n’a d’autre justification que sa propre existence. Le résultat, c’est que quand je dis des choses vraies – par exemple, le fait que David Calvo soit mon cousin –, plus personne ne fait semblant de me croire. Mais c’est une situation qui me convient très bien. Comme le disait Nabokov, le mot « réalité » ne saurait se passer de guillemets.
A Saint-Malo cette année, tu as parlé des « interstices » de l’histoire (à propos de la saga Mendelsson) Est-ce qu’on peut rapprocher cet intérêt pour les failles et détails de ta démarche en tant qu’artiste, d’une manière générale? Ce que je veux dire, c’est est-ce que tu penses que tous ces chemins détournés que tu fais emprunter à ton lecteur, sont plus significatifs, peut-être même plus vrais, que ne le sera jamais une biographie bien ordonnée?
Oui. Encore une fois, qui veut apprendre des trucs sur le vrai Fabrice Colin ? Le faux est bien plus intéressant : c’est un sale type qui n’éprouve aucune gêne à parler de lui et de ses textes. On a tous besoin d’un double.
Je ne voudrais pas griller ta couverture, mais peux-tu quand même m’en dire plus sur la Ligue Deu? Quelles motivations ont présidé à sa création? Je t’avoue que cette initiative me laisse perplexe : je la trouve plus vindicative qu’autre chose.
Les motivations ? Recevoir des mails de gens nous demandant d’arrêter, principalement. Nous n’avons jamais établi le moindre plan : la Ligue est née à St Malo parce que nous avions peu dormi, Jérôme Noirez et moi. La fatigue explique plus de choses qu’on ne le croit.
Entretien réalisé par Kalys
Merci beaucoup à Fabrice d’avoir bien voulu répondre!
1 Cf Comme des Fantômes, Histoires sauvées du feu, Les Moutons Électriques, 2008
2 http://la-ligue-deu.over-blog.com
3 Ce qui nous amène à poser la question suivante : Jérôme Noirez est-il également décédé dans le plus grand secret? Sommes-nous progressivement envahis par une armée de zombies propagandistes?
4 On pourrait ici lancer un débat sur la nature du vrai, mais d’autres s’y sont déjà attelés. Allez sur Wikipédia.