Lionel Davoust

Entre ton métier de traducteur, les cours que tu donnes à l’université d’Angers, les nouvelles pour diverses anthologies, comment s’est passé la rédaction de La Volonté du dragon ? Est-ce que ça a été long ?

Ça s’est passé… de façon compliquée ! Non pas à cause des projets parallèles, je fonctionne de manière très séquentielle autant que possible, terminant un chantier avant d’attaquer le suivant. Mais parce que deux semaines avant de rendre le livre, je me suis aperçu que j’étais parti dans une direction complètement erronée. Les personnages enchaînaient obligeamment les étapes prévues par le scénario, pourtant, ils ne servaient pas convenablement l’histoire et celle-ci ne les portait pas : en un sens, je me suis rendu compte que je n’étais pas en train d’écrire le roman que je voulais. J’en ai donc réécrit plus de la moitié quinze jours avant de le remettre aux éditions Critic, changeant l’optique de certains personnages, en sabrant carrément d’autres, refondant des scènes entières jusqu’à pouvoir déclarer que j’avais été fidèle à mes intentions autant que possible.
Pour la durée à proprement parler, ce fut assez rapide – je dirais deux mois. Mais il faut voir que j’ai eu l’idée de ce récit un an avant de commencer à l’écrire vraiment et que j’avais déjà pas mal de notes préparatoires (sans compter que j’accumule régulièrement les éléments de décor sur Évanégyre, le monde où se déroule le livre, depuis bientôt dix ans).

Aux Imaginales, tu as déclaré te trouver entre la fantasy la SF. Quelles sont tes influences ? Qu’est-ce qui te plaît dans chacun de ces genres, et que penses-tu que le mélange peut apporter à ton histoire ?

En fait, j’ai des lectures nobles et des lectures coupables. Pour le côté noble : j’adore tout ce qui joue avec les codes de la réalité pour en tirer quelque chose de fondamental sur le monde, voire de mystique, mais sans se prendre au sérieux. (Ce goût se retrouve d’ailleurs dans les nouvelles de L’Importance de ton regard.) J’erre donc dans des eaux troubles, à cheval sur les frontières : j’aime des auteurs d’imaginaire à la fois bâtisseurs d’univers et d’idées comme Van Vogt, Zelazny, Lovecraft ou Sheckley, des surréalistes comme Vian, mais aussi des penseurs comme Nietzsche, Jung ou Castaneda.
Le côté coupable, c’est que je suis affreusement bon public (une vraie midinette) avec toutes les histoires qui savent parler à mon cœur ou qui sont juste débiles. J’adore les anime japonais, les séries télé, les jeux vidéo, cette fantasy tristement méprisée parce que dite « ultra-commerciale », les licences… Moi, dès que ça me fait rêver, qu’on me montre de jolies images avec des êtres tragiquement humains, je marche. J’aime les belles histoires. Point.
Par conséquent, je ne réfléchis donc absolument pas en termes de genre, du moins pas a priori, mais en termes d’envie. Je trouve d’ailleurs l’obsession actuelle pour la classification en sous-genres assez vaine et surtout très étouffante. Ce qui compte pour moi, c’est le regard qu’on porte sur le monde : littérature « mimétique » (qui reflète la réalité, donc la littérature générale) ou bien « non-mimétique » (qui s’en écarte volontairement, l’imaginaire). Tout ce que je sais, c’est que je suis un « non-mimétique », parce que c’est de toute façon mon mode de fonctionnement au quotidien. Si j’ai envie de raconter telle histoire, d’aller dans telle direction, alors je m’efforce de rendre le rêve possible de façon vraisemblable et claire, mais ça peut être par la science, la magie, une rencontre des deux, ou juste parce que c’est comme ça que ça marche dans ce monde-là.
Je ne sais donc pas vraiment ce que le mélange fantasy / SF peut apporter de spécifique à mon récit – ce n’est pas un calcul –, sinon la ferme conviction qu’on fait sortir des choses intéressantes et peut-être nouvelles quand on fait se rencontrer des éléments a priori étrangers. Et puis, j’adore jouer à ça.

La réflexion présente dans La Volonté du dragon, autour de la notion de prédestination notamment, reflète-t-elle un questionnement personnel ?

La prédestination joue un rôle fondamental dans tout l’univers d’Évanégyre, mais c’est surtout une facette de causes plus profondes : le rouleau compresseur de l’histoire et la fonction de la mémoire collective. À titre personnel, je ne crois absolument pas au destin, en revanche, je pense que nous sommes le jouet de beaucoup de choses que nous ignorons sur nous-mêmes, ou dont nous nous convainquons à force de rationalisations et de pressions sociales, et dont nous sommes, à terme, les victimes. Qui sait quels meilleurs choix, pour nous, nous pourrions faire si nous en étions conscients ? (Mais quelle humanité serions-nous alors ?)
La recherche de cette identité véritable et le but qu’elle cache, à savoir se battre pour s’approprier toujours davantage de liberté, est, là, un questionnement et même une obsession clairement personnelle, oui.

Comment est né l’univers d’Evanégyre ? Est-ce un rêve de jeunesse ?

La planète Évanégyre est née il y a une dizaine d’années. Elle est surtout venue d’une envie, celle de créer mon propre bac à sable où je raconterais de grandes histoires épiques qui pourraient peut-être susciter chez d’autres le vertige que j’ai adoré ressentir moi-même en tant que lecteur. C’est aussi un jeu immense et absolument passionnant. J’y mets ce que j’aime – des machines magiques, des dragons – et je réfléchis à la façon de faire fonctionner tout cela de manière cohérente. Comme je le disais plus haut, il se passe des choses intéressantes quand on fait se rencontrer des éléments a priori étrangers. D’autre part, ce monde me permet de pratiquer les divertissements uniques de l’imaginaire : créer des langues, des géographies, des civilisations, et trouver comment faire marcher tout ça ensemble. Parfois, ce jeu est utile – un détail peut servir d’accroche à une histoire entière, une tournure de langue peut m’expliquer la véritable culture d’une peuplade –, parfois non, mais peu importe : je m’amuse et je pioche au détour de mes notes les histoires qui me semblent dignes d’être racontées. Justement, je m’efforce de ne jamais perdre de vue que je suis là pour raconter une histoire, pas pour bassiner le lecteur avec des pages et des pages de background : je n’en mettrai jamais plus qu’il n’est nécessaire pour le récit en question.
Je tiens aussi à ce que les ensembles narratifs soient parfaitement indépendants les uns des autres, et c’est une deuxième composante fondatrice de ce monde. Il y a assez de séries fleuve de fantasy sur le marché et je ne vois pas ce que je pourrais apporter de plus. Je veux qu’on puisse attaquer cet univers par n’importe quel bout, par n’importe quelle période, passer un bon moment, et éventuellement, si on le souhaite, en rester là. Après, des éléments se répondent d’une histoire à l’autre, des questions plus vastes sur la trame apparaissent au fur et à mesure, mais c’est une sorte de « valeur ajoutée », quand on commence à accumuler les points de vue différents, quand la grande histoire se dégage de la petite. C’est un côté ludique supplémentaire et une façon de remercier les lecteurs de leur fidélité – tout en leur assurant que ces questions cachées auront toutes des réponses.

La Volonté du Dragon a du être réimprimée ! J’imagine que ce doit être grisant. As-tu l’impression d’avoir beaucoup progressé depuis tes premières nouvelles ? Quel regard as-tu sur ton parcours ?

C’est incroyable que le roman ait été réimprimé moins de trois mois après sa sortie ! Je tiens d’ailleurs à remercier tous les lecteurs qui ont bien voulu me faire confiance et pour toutes les chroniques que j’ai pu lire et recevoir, c’est fantastique et émouvant de voir que la critique la plus fréquente formulée à l’encontre du récit est « C’est trop court ! On en veut plus ! » C’est très encourageant pour continuer à parler de ce monde et d’en livrer tous les secrets.
J’ai justement relu en profondeur presque tous mes textes écrits depuis une petite dizaine d’années pour L’Importance de ton regard et c’était une expérience curieuse. J’ai été assez étonné de constater à quel point ça partait dans tous les sens, SF, fantasy, fantastique, bizarre, même un peu de littérature générale, et j’avoue que j’en suis fier. Mon souhait le plus cher est que mon lecteur soit toujours surpris par ce qu’il va trouver chez moi, tout en ayant l’assurance de découvrir un récit convenablement ficelé, qui ne triche pas, fonctionne et ressemble à mes envies.
J’ai forcément progressé depuis dix ans, mais surtout parce que j’ai élargi mes horizons, je pense, et que j’ai étoffé ma boîte à outils, ce qui me permet de faire davantage de choses et de puiser dans une plus grande diversité de techniques pour atteindre mes objectifs. Je veux toujours écrire des textes qui vont m’apprendre quelque chose, mais je m’efforce aussi de reconnaître ceux que je suis capable de faire à un moment donné et ceux pour lesquels je n’ai pas (encore) la compétence. D’après les premiers avis sur L’Importance, de vieilles nouvelles comme « Tuning Jack » passent toujours aussi bien auprès de nouveaux lecteurs, et là aussi, j’en suis très heureux et fier. Or, je pense pouvoir dire que si je devais l’écrire aujourd’hui, je crois qu’il serait assez proche de ce qu’il était à l’époque. En revanche, je n’aurais pas su construire « L’Importance de ton regard » ni « L’Île close » en 2003, il m’a fallu progresser sur toute une série de fronts pour cela, écrire un certain nombre d’autres choses d’abord. Bref, j’ai appris à viser plus précisément ma cible, évidemment, mais j’ajoute surtout des cordes à mon arc.

Merci pour ton temps et très bonne continuation de la part de toute l’association.

Grand merci à vous pour vos excellentes questions et je veux en profiter pour vous dire un grand bravo pour votre travail au sein des Chemins de Traverse : on ne voit pas souvent des associations adopter votre approche très pro et technique de l’écriture !

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